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Cabinet d’avocats : l’épineuse question du passage de génération

Publié le 8 juillet 2015 à 11h41

Ondine Delaunay

Souvent construits autour d’une ou de plusieurs fortes personnalités, les cabinets d’avocats français doivent parfois faire face à de véritables crises internes lors du passage de génération des associés fondateurs. Plusieurs cabinets doivent aujourd’hui aborder cette question. Et elle est plus ou moins anticipée selon la structure.

La dissolution des activités de la firme mondiale Heenan Blaikie au début de l’année 2014 avait stupéfié la place internationale. Plusieurs explications avaient été données à cet échec : des conflits financiers, des divergences stratégiques entre les bureaux mais aussi et surtout une succession mal anticipée par Monsieur Heenan qui avait quitté son poste à la fin de l’année 2012 à l’âge de 78 ans. La tête du cabinet avait été confiée à deux hommes, Robert Bonhomme et Kip Daechsel, dont la mésentente notoire avait entraîné l’émergence de plusieurs blocages au sein de la firme. Interrogé par la rédaction à cette occasion, Olivier Chaduteau, associé fondateur de Day One, reconnaissait que la question de la succession est délicate à traiter : «Nombreuses sont les structures à s’être construites autour d’un leader charismatique, mais il n’est pas rare de les voir se déchirer au moment de passer l’étape de la retraite du fondateur», (ODA 204). Les cabinets français, souvent bâtis autour d’une ou de plusieurs fortes personnalités, sont les premiers en risque. Gide Loyrette Nouel et JeantetAssociés ont déjà eu à traiter ce passage de témoin. Ils ont choisi de revoir leur système de gouvernance, de moins le personnaliser autour d’une seule figure et de partager les tâches entre plusieurs associés. Des restructurations d’équipes et de management ont été réalisées, des décisions sur la stratégie de développement ont été prises. Avec plus ou moins de casse d’ailleurs. Leur mort a bien sûr été prédite plusieurs fois par des commentateurs mal avisés, mais ces deux cabinets répondent toujours à l’appel.

L’âge de la retraite

La question du passage de génération se pose aujourd’hui pour d’autres structures françaises, plus récentes. Elle est d’ailleurs plus ou moins anticipée, certains associés fondateurs expliquant très honnêtement que la pérennité de la structure après leur départ n’est pas une préoccupation. On se souviendra notamment d’un fameux cabinet de pénal des affaires qui s’est disloqué quelques mois après la mort de son fondateur en 2013.

Elle reçoit néanmoins toute l’attention des associés de la génération suivante. Caroline Neveux, associée de Jurimanagement, expliquait d’ailleurs récemment avoir remarqué «une accélération des demandes de rédaction de chartes d’associés portant sur la répartition des résultats, l’admission de nouveaux associés et leurs conditions de départs».

Chez De Pardieu Brocas Maffei, les statuts du cabinet fixent l’âge de la retraite à 67 ans. Charles-Henri De Pardieu a pourtant quitté ses fonctions en 2012 à 72 ans et Antoine Maffei, le 1er janvier dernier, à 67 ans. Ils demeurent tous les deux sur le site internet du cabinet, en tête de la présentation de l’équipe, avec leur fiche biographique. Quant à Thierry Brocas, il exerce toujours en tant que senior partner et a prévu de faire le point avec ses associés à la fin de l’année 2016. Il aura alors 70 ans.

D’autres cabinets n’ont pas prévu d’âge de départ à la retraite pour les associés. Mais passé un certain délai, la question commence à être posée dans les rangs des plus jeunes. Chez UGGC Avocats, Charles-Emmanuel Prieur le reconnaît bien volontiers : «Nous sommes conscients que nous arrivons au passage de témoin entre la génération des fondateurs du cabinet et les générations suivantes. Le sujet est abordé très régulièrement en réunion d’associés.» Car si Bernard Grelon a déjà quitté le cabinet (pour fonder sa propre boutique, plus petite), Jean-François Canat commence déjà à transmettre aux jeunes ses dossiers et sa clientèle du marché de l’art. Seul Jean-Jacques Uettwiller, 68 ans, s’affirme encore loin de la retraite et poursuit son activité. La génération suivante est pourtant en train de jouer des coudes pour s’imposer. Sous son impulsion, la stratégie du cabinet a même déjà été modifiée : les implantations à l’étranger ont été stoppées (le cabinet étant présent au Maroc, au Moyen-Orient et en Asie), les bureaux étrangers fonctionnent désormais majoritairement avec des associés référents qui sont basés à Paris, des recrutements latéraux ont été réalisés pour «donner un peu d’air frais» et surtout les méthodes de rémunération ont été changées pour mieux prendre en compte la performance de l’associé.

Même situation chez Lefèvre Pelletier & associés. Car Philippe Lefèvre a pris sa retraite en 2013 et Philippe et Françoise Pelletier ont prévu leurs départs pour 2017. «Nous avons anticipé la question de changement de génération. Bien entendu, l’aura des fondateurs demeure au sein du cabinet, mais nous avons modernisé nos pratiques sous l’impulsion de la génération des quadras/quinquas», témoigne Olivier Ortega, associé membre du directoire. Une nouvelle stratégie est en cours d’élaboration et tous les associés mettent la main à la pâte. «C’est très démocratique comme système», nous dit-on. Des groupes de travail se réunissent régulièrement pour réfléchir à la dénomination sociale du cabinet, à sa forme sociale, au changement de gouvernance, à la modification des frontières entre les départements et au mode de rémunération. Les conclusions sont attendues pour la fin de l’année.

La gestion des rémunérations

Pour s’assurer d’un passage de témoin confortable, le nerf de la guerre est bien l’argent. Thierry Brocas, associé fondateur du cabinet De Pardieu Brocas Maffei, le reconnaît : «Il faut organiser un système de rémunération équitable. Les fondateurs ne doivent pas avoir de rente à vie et doivent accepter de faire des concessions quant au partage de résultat. Il est normal que les jeunes associés soient récompensés pour leur travail.»

Chez Darrois Villey Maillot Brochier, les statuts prévoient qu’à l’âge de 65 ans, un associé peut conserver son titre, mais qu’il sort de la grille de points pour la rémunération. «Nous ne raisonnons pas en chiffre d’affaires, témoigne Cyril Bonan, cogérant de la structure. Outre le fait que la question de la profitabilité ne se pose pas concernant nos associés fondateurs, nous profitons de surcroît de leur expertise et de leur expérience inégalable.» Rappelons qu’Alain Maillot, 70 ans, continue à être très actif, qu’Emmanuel Brochier, 61 ans, s’impose sur les plus grands dossiers contentieux et que Jean-Michel Darrois, 68 ans, a tellement annoncé son départ dans la presse que plus personne n’y croit aujourd’hui. Et d’ailleurs la génération du dessous affirme ne pas le souhaiter. «Pourquoi devrait-on se priver de l’expérience et du savoir-faire d’associés de tel niveau ? s’interroge Didier Théophile, cogérant de la structure. Tout le monde se préoccupe de notre passage de génération, mais la question a été traitée depuis bien longtemps : les associés de tous âges travaillent ensemble sur les dossiers.» Circulez, il n’y a rien à voir.

Le management aux jeunes

Quoi que ses associés puissent en dire, on notera tout de même que Darrois Villey Maillot Brochier a cherché à rajeunir son image depuis quelques années. Tout d’abord, la communication n’est désormais plus unipersonnelle et concerne l’intégralité du cabinet. Un nouveau site internet plus lisible a récemment été mis en ligne, des communiqués de presse sont désormais envoyés aux journalistes sur les opérations traitées et le cabinet communique même parfois sur les initiales DVMB… «C’est plus rapide, nous explique-t-on. Mais ce n’est en rien le signe d’un changement de dénomination sociale.» Autre marque de changement de temps : depuis quatre ans, la gérance n’est plus assurée par l’un des fondateurs. Elle est aujourd’hui confiée à Didier Théophile, 50 ans, et Cyril Bonan, 41 ans.

Une décision que n’a pas encore prise le cabinet De Pardieu Brocas Maffei, puisque Thierry Brocas demeure senior partner. «Au cours de l’année prochaine, nous allons réfléchir ensemble à la mise en place sur la durée d’une structure de direction et de gestion du cabinet destinée à garantir sa pérennité», annonce-t-il en toute transparence. Car même si le poste de senior partner – qu’il considère comme une fonction de grand frère, presque de confident pour ses associés – ne sera pas remplacé, il faudra bien trouver un managing partner. Et quelqu’un qui ait l’autorité naturelle pour manager une équipe et administrer les tâches du quotidien. Le cabinet s’orientera-t-il vers l’un des six autres membres du directoire (Emmanuel Fâtome, Emmanuel Chauve, Guillaume Touttée, Philippe Guibert, Jean-Renaud Cazali et Patrick Jaïs) ? Va-t-il prévoir une gestion collégiale comme chez Lefèvre Pelletier & associés qui a mis en place un directoire à trois têtes (Martine Blanck-Dap, Christophe Jacomin et Olivier Ortega) ? «Nous allons travailler sur la meilleure organisation possible, assure Thierry Brocas. Car rien ne se prévoit au dernier moment.»


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