Fonction centrale d’une entreprise, le contract manager est pourtant encore assez méconnu. Face à ce constat, l’Association française du contract management (AFCM), en partenariat avec Legal Suite et l’Ecole européenne de contract management, a décidé de mener une enquête auprès de 298 participants, du 10 mars au 22 mai dernier. L’occasion d’établir un état des lieux du contract management pour la première fois en France. Décryptage.
Le contract manager, représentant du contrat dans l’entreprise
Poursuivant son internationalisation, le monde des affaires accentue son exigence d’innovation et les conventions régissant les relations commerciales entre partenaires économiques se complexifient de plus en plus. La réforme du droit des contrats, prévue prochainement par la garde des Sceaux, Christiane Taubira, est une preuve de plus de la place centrale du contrat dans l’activité d’une entreprise. C’est ainsi que s’impose, petit à petit, le contract manager, expert du cycle de vie contractuel de la société. «Le contrat n’est plus le monopole des juristes», s’exclame Patrick Deleau, président fondateur de Legal Suite. Contrairement au juriste d’entreprise, le contract manager n’est pas l’expert du droit au sein de son entreprise. Son domaine est uniquement le contrat. Il le gère de bout en bout, en étroite collaboration avec les opérationnels et globalement avec l’ensemble des acteurs susceptibles d’apporter leurs compétences à la vie contractuelle de l’entreprise. Ils couvrent ainsi l’intégralité du cycle contractuel, ce que confirment 88 % des sondés. «Au quotidien, il n’y a pas que des risques juridiques qui surviennent. Le contract manager doit se mobiliser en amont, pour sensibiliser les directeurs de projets et d’offres», développe Coralie Bouscasse, directrice juridique du groupe Areva. Le contract manager élabore l’offre, rédige les contrats, maîtrise les risques et problèmes générés par les documents, suit l’exécution des obligations contractuelles, développe les relations avec les cocontractants et s’assure de la pérennité de l’économie du contrat. D’ailleurs, 56 % des personnes interrogées lors de cette enquête, gèrent des projets de plus de 10 millions d’euros. Ce qui peut paraître assez étonnant lorsque l’enquête révèle que 59 % participants utilisent des tableurs Excel comme outils de gestion et de traçabilité des projets. Les outils ne semblent pas à la hauteur de la tâche entreprise par les contract managers, 18 % d’entre eux ne faisant appel à aucun outil. «Découvrir que des milliards de transactions sont encore gérées sur des tableurs a de quoi interpeller l’ensemble des acteurs économiques», dénonce Patrick Deleau. De nombreux efforts sont encore à fournir pour que les entreprises aient pleinement conscience de la valeur ajoutée d’un contract manager.
Des entreprises encore frileuses
Selon l’International Association for Contract & Commercial Management (IACCM), 80 % des transactions business to business dans le monde passent par un contrat. Un constat que le secteur des technologies de l’information a été l’un des premiers à prendre en considération, en donnant une part entière au contract manager. Les projets d’intégration de systèmes ou d’externationalisation étant souvent de longue durée et assez complexes, un expert du suivi contractuel s’est avéré indispensable. Les secteurs de l’industrie aéronautique, spatial et de défense, des télécoms et de l’énergie ont ensuite adopté cette nouvelle fonction. Cependant, les donneurs d’ordre public ou bien la grande distribution ne semblent pas encore concernés. «Le contract manager est plus une fonction, une responsabilité qu’un métier. Les grandes entreprises connaissent donc mieux ce type de sujets de part leur envergure internationale», développe Eric Seassaud, directeur juridique compliance de GDF Suez. 82 % des sondés sont effectivement issus d’entreprises de plus de 1 000 salariés, d’un chiffre d’affaires entre 1 et 10 milliards. Il est vrai que pour les petites et moyennes entreprises, le recrutement d’un contract manager n’est pas toujours une solution, le besoin étant limité au temps du projet. Certaines préfèrent donc faire appel à des sociétés spécialisées dans le contact management externalisé. Les cas restent pourtant encore rares. Un manque de visibilité de la fonction que dénonce la majorité des personnes interrogées lors de l’enquêté de l’AFCM.
Des profils divers, handicaps d’une représentativité efficace
Afin d’être un «chef d’orchestre, une synthèse», comme le soutient Maurice Bensadoun, directeur juridique de Veolia Eau, le contract manager doit, en plus de posséder savoir-faire juridique et financier, être capable de travailler en équipe et faire preuve d’importantes compétences de collaborations. «La véritable valeur ajoutée du contract manager est le savoir être. C’est un élément de différenciation et l’avenir du contract manager passe aussi par la démonstration de cette valeur ajoutée», insiste Grégory Leveau, président fondateur de l’Ecole européenne de contract management. Directeur de programme, responsable marchés publics, ingénieurs d’affaires, ou bien encore directeur de programme transformation, le contract manager est avant tout un professionnel expérimenté. La diversité des parcours peut, probablement, s’expliquer par l’absence jusqu’en 2014 d’une formation dédiée à cette profession. La parfaite connaissance du monde de l’entreprise se plaçant comme une condition sine qua none à cette fonction. «Ce que l’on attend d’un contract manager, c’est d’être capable de détecter une situation, de relayer l’information et de la traiter», confirme la directrice juridique du groupe Areva. Il ressort de cette enquête que les jeunes ne sont donc pas directement concernés par les responsabilités de contract managers. Ils occuperont d’abord, par exemple, les fonctions d’ingénieur ou de juriste d’entreprise. Et comme dans 75 % des cas, le contract manager est directement rattaché à la direction juridique, le passage d’une fonction à l’autre pourra être facilité. Pour Pierre Moffat, VP legal et contract manager development, ce chiffre n’a rien de très surprenant puisqu’«il s’agit de deux fonctions voisines qui partagent l’objectif de sécuriser la vie contractuelle de l’entreprise». «Le contract manager est au cœur des affaires et a une place unique dans l’entreprise. Aujourd’hui, une orientation est prise au sein des sociétés françaises en confiant cette responsabilité majoritairement aux directions juridiques», continue Rémy Rougeron, président de l’AFCM et directeur juridique de Thalès. 53 % des contract managers sont, du reste, issus de filières juridiques et plus d’un quart d’une formation en école d’ingénieur. De leur côté, les recruteurs privilégient eux aussi des profils juridiques. Une tendance qui peut aussi se justifier, selon Eric Seassaud, par le fait que «la fonction de directeur juridique est une fonction qui traditionnellement doit rendre compte en termes de risques et de sécurité des contrats». Ce que contestent de nombreuses personnes présentes lors de cette conférence, qui, peut-être, faisaient partie des 5,4 % exerçant leur métier au sein d’une direction autonome dédiée. L’enquête se poursuivant en ligne jusqu’à la publication de nouveaux résultats en octobre prochain, les contract managers ont encore le temps de faire connaître la valeur ajoutée de leur fonction.