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Juristes, comment faire rimer communication et efficacité

Publié le 11 février 2015 à 12h16    Mis à jour le 11 février 2015 à 14h32

Gabriel Mikulfka

Par la force des choses, l’évolution de la place du droit dans l’entreprise est incontestable sur les quinze dernières années. Il n’en demeure pas moins que sa perception par les non-juristes demeure un sujet important et sensible pour les directions juridiques. Sécuriser les projets sans les émasculer, favoriser les interactions avec les opérationnels sans s’imposer, créer un esprit de corps entre juristes sans favoriser des comportements de clan : autant de défis qui réclament des qualités et des compétences que ni les facultés de droit ni les écoles des barreaux ne cultivent véritablement. Des moyens existent pourtant, développés dans des entreprises de toutes tailles, avec ou sans moyens particuliers.

S’il est une entreprise française qui peut se targuer d’être leader en matière de communication interne de sa direction juridique, c’est bien Total, qui peut sans doute viser le prix de l’antériorité. Car c’est en 1977 que Juridix, la revue de la direction juridique de Total, fut publiée pour la première fois. Juridix est un bel objet d’édition, publié en français et en anglais, deux fois par an, à 2 000 exemplaires pour sa seule version papier. «Ecrite par des juristes, elle s’adresse aux opérationnels et collègues sur le terrain dans les 130 pays du groupe», explique Philippe Marchandise, directeur juridique et des affaires publiques du siège de la société à Bruxelles et par ailleurs directeur de la rédaction de la publication. Et de poursuivre : «Dès le départ, les objectifs ont été de parler un langage non juridique, transnational aux opérationnels pour les informer, les alerter et les aider à affronter les risques juridiques des dossiers et les accompagner dans leurs relations contractuelles avec les tiers.» La publication occupe une place centrale dans le dispositif de communication de la direction juridique, à côté des séminaires et autres matinées d’études consacrés à la formation permanente.

Avoir le courage de cerner ses objectifs et donc ses faiblesses avant de réfléchir aux outils

Mais aussi concrets et utiles soient-ils, les outils ne doivent pas faire oublier les objectifs. «La communication interne d’une direction juridique doit faciliter ses interventions en favorisant sa saisine et ainsi bien pouvoir jouer son rôle», fait remarquer Patrick Bignon, l’un des associés fondateurs du cabinet de conseil en stratégie et organisation Bignon De Keyser et ancien dirigeant mondial d’Archibald Andersen et d’EY Law. Et pour cela, il s’agit tout autant d’organiser une communication de la direction juridique vers ses propres membres, que vers les membres des autres directions de l’entreprise. Pas de hiérarchie entre ces deux éléments, mais le besoin de bien les articuler. Pour Dominique Rouquayrol de Boisse, directeur juridique de la Banque Postale, «le travail de communication interne est un puissant facteur de reconnaissance des juristes et de leurs expertises. En effet celui qui est capable de faire partager les évolutions réglementaires à des non-juristes témoigne d’une maîtrise des sujets techniques et d’une clarté d’esprit qui renforcent sa légitimité tant auprès des juristes que du reste de l’entreprise. Enfin, l’aspect collectif d’un support de communication juridique interne est très important en ce qu’il est un vecteur d’adhésion à une œuvre commune».

Se sentir légitime et l’être dans le regard des opérationnels

Légitimité. C’est bien la préoccupation commune à tous les juristes rencontrés, quelle que soit la taille de leur équipe. «Par ce que nous faisons et ce que nous disons, nous devons montrer que nous sommes là non seulement pour sécuriser l’entreprise, mais aussi pour faciliter la vie des opérationnels, leur faire gagner du temps», souligne Virginie Lemaire, chef de service juridique de la filiale française de Volkswagen, qui réunit quatre juristes. Et George Stansfield, directeur juridique et directeur des ressources humaines groupe d’Axa d’enfoncer le clou : «Obtenir la confiance des opérationnels, à tous les niveaux, passe à la fois par la capacité de chaque membre de la direction juridique à être franc, à dire la vérité sur un projet, y compris aux dirigeants du groupe, et aussi à donner envie à nos interlocuteurs de nous donner les informations en temps réel, en nous associant très en amont.»

Revenir à la définition des missions de la direction juridique

«Tout cela pousse à revenir à la définition des missions de la direction juridique», pose Hélène Trink, qui a fondé un cabinet de conseil en organisation et management dédié aux professionnels du droit, après avoir exercé comme consultant chez Andersen Consulting et avoir été directeur général de Baker & McKenzie en France. «Et pour cela, il faut être plus proches des clients internes que ne le sont les opérationnels, en s’appuyant sur des choses très simples, à commencer par la présence dans les comités internes, d’investissement, de marketing, de projet… Cela offre de plus un positionnement aux juristes. L’investissement doit se faire par les bons rapports à avoir avec ses collègues, par le souci constant d’organiser pour le juriste et pour la direction juridique des relais dans les endroits clés dans l’entreprise.»

Plus une question d’état d’esprit que de budget

La question du budget, si elle est réelle, n’est cependant pas incontournable en matière de communication interne : «Il faut du temps et de l’inventivité», explique Jaïro Gonzalez, directeur juridique corporate du groupe hôtelier mondial Accor. Bien sûr, il existe toute une palette d’outils permettant aux juristes d’échanger et de se rencontrer ayant un coût financier immédiat et dont l’intérêt est réel : intranet, formations, conférences et séminaires de la filière juridique… Certaines entreprises comme Atos ont même développé en matière de réseaux sociaux professionnels des outils qui sont devenus des produits vendus à l’extérieur. «Mais le premier acte de communication de n’importe quel juriste d’entreprise est de transcrire le droit à ses interlocuteurs d’une façon compréhensible à travers la présentation de ses notes», rappelle Patrick Bignon, attaché, comme sa consœur Hélène Trink, à une approche avant tout pratique. Et de poursuivre : «Un autre moyen utile est de bien rendre visible à tous les compétences de la direction juridique et de faire en sorte que l’annuaire interne des juristes, dans l’organisation des informations qu’il contient, permette facilement à un non-juriste de savoir qui contacter dans la direction juridique.» Ce qui oblige à un exercice de réflexion de la direction juridique sur elle-même et sur les autres : quels sont mes savoir-faire, quelles valeurs ajoutées, quels services la direction apporte-t-elle à l’entreprise, mais aussi quelles sont les attentes qu’ont les autres de moi ? «Il s’agit en fait de donner du sens à ce que l’on fait, pour soi et pour les autres», explique Dominique Bourrinet, directeur juridique du groupe Société Générale. Dans ce cas, l’entreprise lui donne la chance de compter sur l’assistance d’une responsable de la communication, et bien des outils informatiques développés par la direction juridique du siège sont déployés sur une base mondiale afin d’être accessibles à l’ensemble de la communauté internationale des juristes du groupe Société Générale. Pour autant, sur la même logique, avec les mêmes objectifs, bien des outils utilisés sont accessibles au plus grand nombre et utilisés par des structures bien plus modestes.

Des outils concrets dont la valeur dépend directement de l’implication sincère des juristes

Lettres internes vers les juristes et non-juristes, annuaires clairs. Cela passe aussi par exemple par des enquêtes de satisfaction conduites auprès des clients internes. «Il ne s’agit pas forcément de laisser cela à un consultant externe ou d’avoir recours à une méthode utilisée ailleurs, prévient Hélène Trink. Pour que cela fonctionne, il faut d’abord une adhésion forte des juristes. Et pour l’obtenir, rien de mieux que d’étroitement les associer à la définition du questionnaire. Cela oblige chacun à décortiquer les services qu’il rend et à mieux cerner les attentes de ses clients internes.» Jaïro Gonzalez tient les retours d’expérience comme étant de précieux moyens de faciliter les échanges avec les non-juristes afin de les sensibiliser et de communiquer sur le rôle du juriste en tant que facilitateur. Par ailleurs, il prévient : «Dans toutes les entreprises ou presque, le défi, c’est le temps. La pression sur les coûts est importante, la marge de manœuvre pour développer et consacrer des ressources aux outils de communication est donc limitée. Les opérationnels attendent beaucoup de nous sur le terrain, il n’est donc pas toujours aisé de mobiliser les juristes autour des questions de communication alors qu’ils doivent en parallèle gérer d’autres priorités.» Dans un tel contexte, il est essentiel de s’intéresser, dès le recrutement des juristes, non seulement à leurs compétences techniques, mais aussi à leur intérêt et leurs capacités en matière de communication.

Montrer la rentabilité pour l’entreprise d’avoir une direction juridique communicante

Certaines pratiques ingénieuses permettent d’aider à surmonter la difficulté, comme l’explique Virginie Lemaire : «Ma direction juridique est petite. La communication est pour nous indispensable, car nous l’utilisons comme un effet de levier. En formant les juristes à la communication, nous arrivons à former directement les non-juristes aux sujets utiles et importants pour eux issus du domaine juridique, sans les braquer. Ainsi, nous leur faisons gagner du temps en leur rendant accessibles les informations et les documents dont ils ont besoin dans la conduite opérationnelle de leurs activités.» Sa direction juridique conduit un important travail visant à transformer en chiffres toute son activité, à quantifier les choses, les risques, ses actions de formation aussi, afin que son travail soit visible par ses membres et par la direction. Et d’expliquer : «Nous nous devons de faire cela, car c’est également faire œuvre de pédagogie que d’utiliser le langage des autres entités de l’entreprise, pour ne pas être marginalisés.» Parfois même, cela est institutionnalisé. «Chez Société Générale, l’indicateur de performance de la direction juridique intègre notre capacité à communiquer et à diffuser la culture juridique dans le groupe», explique Dominique Bourrinet. Et que ce soit chez eux ou chez Volkswagen, cette attitude est bien vue par la direction générale.

Des marges de progrès encore importantes et à la portée des juristes

Bien qu’accessibles, peu coûteux dans leur ensemble, ces outils et démarches ne sont pas encore assez utilisés couramment dans les entreprises. Il suffirait parfois d’un simple changement de perception de certains outils déjà existant. C’est le cas par exemple avec les tableaux de bord qui, s’ils sont utilisés comme outils de communication interne, peuvent aider la direction juridique à mieux se percevoir et donc à mieux valoriser ses compétences au sein de l’entreprise. Le rôle du directeur juridique, l’importance de sa personnalité, son attention portée à ces questions ont une influence déterminante. Pour autant, il doit aussi veiller à ne pas devenir un simple manager de la fonction juridique, trop détaché comme on peut le voir parfois de la substance de sa discipline. Le dosage est particulièrement complexe.

De manière générale, les juristes sont pris dans l’incessante course des demandes qui leur sont adressées. Et la culture française de leur discipline, celle qu’ils acquièrent lors de leur formation initiale et qui les marque tant, ne favorise en rien cette approche transversale, d’ouverture du droit aux autres domaines. Les facultés de droit restent encore bien sourdes à l’intérêt de voir des enseignements spécifiques intégrés au cursus, trop inquiètes sans doute de voir repensée la frontière entre formation professionnelle et monde universitaire du droit. A bien y regarder pourtant, la communication et la psychologie sont de précieux adjuvants pour la pratique juridique. Mais le coût est toujours plus facile à cerner que la valeur, pourtant incontestable.


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