Le cabinet Baker & McKenzie vient de publier les principaux chiffres d’une étude intitulée «Reaching New Heights» sur l’évolution des investissements chinois en Europe depuis 2000. Outre une augmentation considérable en valeur et en volume, la typologie des investisseurs et les secteurs ciblés ont également beaucoup changé sur cette période.
Par Stéphane Davin, associé, et Hugo Sanchez de la Espada, local partner, Baker
& McKenzie
En 2014, les investissements chinois ont enregistré des records en Europe
Plus de 150 opérations d’investisseurs chinois en Europe ont été relevées en 2014, pour un montant total de 18 milliards de dollars, soit deux fois plus qu’en 2013 (8,6 milliards de dollars). Meilleure année jamais enregistrée, 2014 vient confirmer une tendance amorcée depuis 2000. Les investissements chinois en Europe se sont envolés. S’ils ont oscillé entre 600 millions et 1,5 milliard de dollars par an entre 2004 et 2008, ils ont atteint 10,6 milliards de dollars en 2011, véritable année charnière.
Parmi les 153 opérations enregistrées en 2014, six ont dépassé le milliard de dollars investis. A titre d’exemple, la Chine a réalisé le plus gros investissement de son histoire en Italie : l’entreprise publique chinoise State Grid Corporation of China a acquis 35 % de l’entreprise d’Etat Cassa Depositi e Prestiti (CDP Reti) pour un montant de 2,8 milliards de dollars.
Les pays européens ayant le plus bénéficié des investissements chinois depuis 2000 sont, par ordre d’importance : le Royaume-Uni (16 milliards de dollars), l’Allemagne (8,4 milliards de dollars) et la France (8 milliards de dollars). Trois pays d’Europe du Sud font également partie des dix pays où les investissements chinois ont été les plus importants depuis quinze ans et où ils se sont accélérés ces trois dernières années : le Portugal (6,7 milliards de dollars), l’Italie (5,6 milliards de dollars) et l’Espagne (1,5 milliard de dollars). A noter que l’intérêt pour les pays scandinaves et les pays de l’Europe de l’Est reste encore limité : seules la Suède (2 milliards de dollars) et la Hongrie (2,6 milliards de dollars) figurent dans ce top 10.
Historiquement tournés vers les Etats-Unis, les investisseurs chinois se sont donc clairement réorientés vers l’Europe depuis 2004 avec l’objectif de diversifier leur portefeuille et de minimiser leur risque. Par ailleurs, l’Europe représente une cible très attractive avec des actifs de qualité, dont les prix ont baissé avec la crise de 2008, et des infrastructures performantes.
Les investisseurs chinois investissent dans des secteurs de plus en plus variés
Les investisseurs chinois ciblent traditionnellement les secteurs de l’énergie et de l’automobile en Europe. Depuis 2000, ils y ont investi des montants significatifs : 17 milliards de dollars dans le premier et 7,7 milliards dans le second. A titre de comparaison, l’agroalimentaire a capté 6,9 milliards et l’immobilier 6,4 milliards sur la même période. Toutefois, cette répartition a évolué depuis deux ans en faveur de ces deux secteurs.
En 2014, le secteur agroalimentaire s’est classé en tête des investissements avec 4,1 milliards de dollars et l’immobilier en troisième position avec 3 milliards (contre 3,7 milliards de dollars pour l’énergie et 2,2 milliards pour l’automobile). Quatre des dix plus grosses opérations réalisées par des investisseurs chinois en Europe en 2014 l’ont été dans ces secteurs. Avec la libéralisation du secteur financier en Chine et l’internationalisation du renminbi, les services financiers ont également enregistré une belle progression portée par une opération emblématique : l’investissement de Fosun dans Caixa Seguros, la branche assurance de la banque publique portugaise Caixa Geral de Depositos (CGD), pour un montant de 1,38 milliard de dollars.
Plusieurs raisons peuvent expliquer l’intérêt croissant des investisseurs chinois pour ces secteurs : les changements structurels au sein de la société chinoise (loisirs, art de vivre, luxe, etc.), une volonté politique de répondre à la demande d’une société de consommation plus exigeante en matière de sécurité alimentaire et enfin l’arrivée de nouveaux investisseurs du secteur privé qui ont des stratégies d’investissement différentes des acteurs publics.
La France fait partie des trois pays les plus ciblés par les investisseurs chinois
Si 2014 n’a pas été une année phare pour les investissements chinois dans l’Hexagone, les quinze dernières années montrent un intérêt constant des investisseurs chinois pour la France. En effet, troisième pays le plus ciblé depuis 2000, la France a capté un total de 8 milliards de dollars d’investissements en provenance de la Chine. 2014 a été marquée par l’entrée de Dongfeng au capital de PSA pour 1,1 milliard d’euros. Les débuts de l’année 2015 sont prometteurs comme le prouvent l’OPA de Fosun sur Club Med (939 millions d’euros) et le rachat par le groupe hôtelier Jin Jiang International de Louvre Hotels Group (1,3 milliard d’euros). Ces opérations majeures ne doivent toutefois pas occulter de nombreuses transactions moins importantes en valeur, mais tout aussi stratégiques telles que l’acquisition par China Merchants Holdings auprès de CMA CGM d’une participation à hauteur de 49 % du capital de l’opérateur portuaire Terminal Link pour un montant d’environ 400 millions d’euros, ou encore celle du groupe chinois Shenan qui construira en 2015 une usine de fabrication de leds à Verdun pour un montant de 75 millions d’euros et créera 200 emplois.
Les secteurs agroalimentaire et immobilier ont particulièrement suscité l’intérêt des investisseurs chinois en France. Ces derniers ont ciblé notamment des actifs du secteur viticole (plus de 75 propriétés rachetées depuis 2008) et de l’immobilier hôtelier (le groupe chinois Beijing Capital Land et Pierre et Vacances Center Parcs ont annoncé la mise en place d’un partenariat fin 2014). En réaction au scandale du lait frelaté qui avait secoué la Chine en 2008, l’entreprise chinoise Synutra, spécialisée dans la nutrition infantile, a ainsi investi 90 millions d’euros à Carhaix dans le Finistère en 2014 pour étoffer le complexe de production et acheminer annuellement 100 000 tonnes de lait en poudre en Chine.
Le Royaume-Uni reste toutefois la destination favorite des investisseurs chinois
Les investisseurs chinois ont investi 16 milliards de dollars au Royaume-Uni depuis 2000, loin devant les autres pays d’Europe. L’Allemagne, qui arrive juste derrière, atteint à peine plus de la moitié de ce montant. Cette préférence s’est confirmée en 2014 : le Royaume-Uni demeure encore et toujours la principale destination avec 5,1 milliards de dollars investis, soit près du tiers des investissements chinois dans le pays depuis 2000 ! Les autres pays européens les plus ciblés en 2014 par les investisseurs chinois sont l’Italie et les Pays-Bas avec respectivement 3,5 milliards et 2,3 milliards de dollars.
La position de leader du Royaume-Uni apparaît clairement au regard des dix plus importantes transactions réalisées en 2014 : trois d’entre elles ont concerné ce pays, comme l’acquisition de la chaîne Pizza Express par Hony Capital pour 1,5 milliard de dollars ou encore du quartier d’affaires Chiswick Park par Chinese Investment Corp. pour 1,29 milliard de dollars.
Le rayonnement de la place financière de Londres ainsi qu’un cadre juridique et réglementaire plus souple que dans la majorité des pays européens ont favorisé ce leadership.
La typologie des investisseurs et des investissements chinois a évolué
Si les entreprises publiques chinoises continuent à jouer un rôle important comme le montre par exemple l’investissement de State Grid Corporation of China dans CDP Reti en 2014, des entrepreneurs et des investisseurs financiers commencent à se faire une place sur le marché européen. Parmi ces acteurs du secteur privé, des personnalités telles que Guo Guangchang (Fosun) ou Zhang Liang (Synutra) émergent. Les fonds d’investissement chinois ne sont pas en reste, à l’image de Hony Capital.
Depuis 2011, les opérations de fusions-acquisitions mid-cap (entre 100 millions et 1 milliard de dollars) et small-cap (inférieures à 100 millions de dollars) se sont particulièrement développées et font concurrence aux «jumbo deals». Ces transactions témoignent de l’essor du private equity chinois.
L’évolution du profil des investisseurs chinois en Europe s’est également accompagnée de changements dans la nature des investissements. Si, sur les dix dernières années, les opérations d’acquisitions ont concentré 86 % de la valeur totale des opérations, on assiste depuis trois ans à la montée en puissance des implantations directes de sociétés chinoises. Cette tendance résulte d’une stratégie d’investissement différente qui privilégie par exemple l’implantation de centres de R&D en Scandinavie, d’usines agroalimentaires en France ou encore de programmes immobiliers en Grande-Bretagne.
Si le volume et la typologie des investissements chinois en Europe ont fortement et positivement évolué depuis quinze ans, il n’en reste pas moins que les récents signaux de ralentissement constatés en Chine tant au niveau économique que social pourraient annoncer une année 2015 moins euphorique que 2014.