Manager de crise intervenu auprès de nombreux groupes en difficulté, Arnaud Marion partage sa vision sur les conséquences économiques du Covid-19. Pour lui, la crise est une occasion unique d’accompagner les entreprises vers un modèle plus durable.
En quoi la crise actuelle se distingue-t-elle des précédentes ?
La crise actuelle s’est déclenchée de manière extrêmement brutale et touche presque tous les secteurs, alors que traditionnellement une crise est liée à l’érosion d’un modèle économique, et ne touche qu’une entreprise ou une filière tout au plus. Il n’y a donc pas de stigmatisation de ceux qui sont touchés par la crise. Il existe également de grosses incertitudes quant aux conditions de la reprise et à l’intensité de la demande. Cette crise a montré la complexité et les interactions dans la chaîne de valeur de tous les agents économiques.
Par ailleurs, les réponses apportées par le gouvernement posent question. Les reports de charges ainsi que les prêts garantis par l’Etat ont permis d’atténuer les difficultés de trésorerie des entreprises, ce qui est positif. Toutefois, la destruction de valeur a été financée par de l’endettement, et donc les entreprises ne pourront pas rembourser cette charge étalée dans le temps puisqu’il n’y a pas de création de valeur ni d’investissement en face.
Justement, les mesures de soutien prises par le gouvernement vous paraissent-elles suffisantes ?
C’est une première étape, mais de nouvelles mesures seront indispensables pour accompagner la relance de l’économie. Selon moi, ces financements devront être plus sélectifs et concentrés sur les entreprises aux modèles solides et pérennes. Les pouvoirs publics ne doivent pas chercher à éviter la faillite à tout prix. Certaines entreprises sont trop fragiles et trop endettées pour survivre. Il vaut mieux rebâtir des entreprises, plus grandes, plus fortes et concentrer les aides sur les transformations et les virages stratégiques des entreprises. C’est d’ailleurs déjà en partie le cas avec les prêts garantis par l’Etat où les banques assurent ce travail de sélection en accordant, ou non, le crédit, ou en réduisant le montant initialement demandé. Le futur programme de relance devra également s’appuyer sur les régions qui sont les mieux à même d’identifier les futurs grands acteurs de leur territoire, avec par exemple la création de fonds régionaux experts.
Enfin, il est essentiel que ces aides ne financent pas le monde d’avant. Elles doivent au contraire soutenir la transformation des entreprises afin qu’elles intègrent pleinement les grands enjeux climatiques, de la biodiversité, du dialogue social, de la RSE, mais aussi l’innovation et la transformation digitale, qui, nous l’avons vu, restent insuffisantes. A ce titre, les demandes de moratoires du Medef sur l’application de différentes mesures environnementales ne me semblent pas pertinentes. Nous avons une occasion unique de nous moderniser.
Les difficultés engendrées par la crise laissent présager d’une augmentation des défaillances d’entreprise. Va-t-il falloir adapter les méthodes de restructuration ?
La brutalité des difficultés risque effectivement de générer un afflux de dossiers, vraisemblablement en plusieurs vagues, d’ici septembre, puis au premier semestre 2021. Les entreprises ont été confrontées à des ruptures de cash et d’approvisionnement extrêmement rapides. Les procédures seront donc nécessairement plus courtes, avec probablement une approche un peu plus brutale à l’anglo-saxonne, ce qui ne sera pas à l’avantage des actionnaires en place. Je pense que les plans de continuation seront plus compliqués à mettre en œuvre, du fait du niveau d’endettement des sociétés, et que beaucoup d’entreprises seront reprises via des plans de cessions pour favoriser l’emploi. Je vois déjà des dossiers qui prennent ce chemin.
Vous avez récemment créé l’Institut des hautes études en gestion de crise pour accompagner les dirigeants sur ces problématiques, et avez, dans ce cadre, recueilli de nombreuses questions de chefs d’entreprise. Quelles sont leurs principales problématiques ?
Au début du confinement, les dirigeants devaient faire face à l’urgence de la situation. Leurs interrogations portaient essentiellement sur la gestion pratique et technique de la crise. Depuis mi-avril, s’ajoutent des réflexions plus profondes sur le positionnement de leur entreprise. La crise que nous traversons pousse les entreprises et leurs dirigeants à questionner leurs fondamentaux : quel est leur cœur de métier, où se trouve leur valeur ajoutée, quelle est la contribution des différents métiers dans la chaîne de valeur, leur modèle est-il adapté aux enjeux économiques mais aussi écologiques, etc. Certains chefs d’entreprise, jusque-là réticents au changement, comprennent qu’ils doivent engager une transformation. C’est essentiel.
Beaucoup ont aussi constaté qu’ils savaient faire aussi bien, voire mieux, avec moins. Il y a une prise de conscience indéniable de la nécessité d’être résilient, de se fixer des objectifs à plus court terme et de mener des investissements avec des retours (ROI) très rapides.
Toutes les entreprises d’un même secteur se trouvent sur la même ligne de départ, mais elles ne franchiront pas la ligne d’arrivée au même moment. La concurrence va devenir une compétition. Il y aura une course de vitesse pour retrouver la profitabilité. Les gagnantes seront les entreprises les plus agiles.