Contrairement à toutes les attentes des professionnels du retournement, l’année 2020 n’a pas vu grimper en flèche le nombre de défaillances d’entreprises, grâce aux diverses mesures étatiques de soutien à l’économie. Céline Domenget-Morin, associée chez Goodwin, décrypte l’impact de la crise sanitaire sur le marché des restructurations et ses perspectives.
Quel regard portez-vous sur l’année qui vient de s’écouler en matière de restructurations et de redressements des entreprises ?
L’année 2020 a été une année exceptionnelle à plusieurs titres. Au début du premier confinement, nous avons d’abord eu un vent de panique, compte tenu des mesures de fermeture et d’arrêt total ou partiel de l’activité des entreprises. Nous avons suivi et décrypté en temps réel pour nos clients toutes les mesures gouvernementales mises en place pour soutenir les entreprises. On cite souvent le prêt garanti par l’Etat (PGE), mais, sans sous-estimer l’ampleur du soutien apporté par les banques et l’Etat, c’est à mon sens le chômage partiel qui a été la mesure phare, en maintenant à flot un grand pan de l’économie. Elle continue d’ailleurs à s’appliquer avec certains ajustements et reste essentielle pour de nombreuses entreprises, notamment dans les secteurs faisant l’objet de fermetures administratives. En tant que professionnels du retournement, nous avons accompagné tout au long de l’année nos clients dans les négociations autour de la mise en place de PGE ou des restructurations plus lourdes pour les entreprises déjà fragilisées avant la Covid-19. Alors qu’on aurait pu s’attendre à un raz-de-marée de défaillances d’entreprises, celui-ci ne s’est pas produit. L’ordonnance n° 2020-341 du 27 mars 2020 qui a modifié la date d’appréciation de l’état de cessation de paiements ou la durée de la procédure de conciliation ont dans un premier temps expliqué ce relatif calme, mais ce sont bien les nombreuses mesures de soutien de l’économie qui expliquent la chute du nombre de procédures d’insolvabilité (moins 38 % par rapport à 2019).
Quels sont les dossiers emblématiques de l’année 2020 ?
L’activité restructuring a été très disparate, avec notamment quelques défaillances significatives au premier semestre, essentiellement dans le secteur de la distribution déjà marqué par des difficultés structurelles, telles qu’Orchestra, Camaïeu ou Vivarte. Ces sociétés n’ont généralement pas obtenu de PGE, et la procédure s’est terminée par un plan de cession. Avec ce sujet très particulier de la facilitation de la reprise en plan de cession par le dirigeant prévue par l’ordonnance n° 2020-596 du 20 mai 2020 qui a marqué l’année dernière. Cela a été le cas pour Orchestra et quelques autres dossiers où des plans de cession ont pu être arrêtés au profit des dirigeants en place. Arrêtée le 31 décembre, c’est une des rares « mesures Covid » qui n’a pas été prorogée. Il y a eu également quelques dossiers de procédure ouverts pour des sociétés prises dans l’engrenage de la Covid. C’est le cas par exemple de l’acteur de l’événementiel, Comexposium, dans un secteur qui s’est retrouvé à l’arrêt complet. Bien que critiquée, cette ouverture de sauvegarde permet à l’entreprise en proie à des difficultés insurmontables de se voir accorder une pause dans l’attente d’y voir plus clair sur la date de reprise d’une activité « normale ». Cependant, l’incertitude dure…
Quelles peuvent être selon vous les perspectives pour 2021 ?
En 2021, nous entrons dans une nouvelle phase. Bercy a prorogé le PGE jusqu’en juin 2021 pour redonner aux entreprises un peu de souplesse dans le contexte des restrictions sanitaires désormais installées dans la durée. Le compteur reste pour l’instant autour de 130 milliards d’euros (au 15 janvier). Nous arrivons à la date anniversaire des premiers PGE, les sociétés vont décider quel va être leur échéancier de remboursement, avec la possibilité de solliciter une seconde année de franchise. Les dernières semaines ont vu arriver des dossiers d’entreprises lourdement impactées par la crise sanitaire dans les secteurs de la restauration, du tourisme ou encore du commerce, avec des réductions significatives du parc de magasins, etc. Quant aux autres secteurs, c’est le règne de l’incertitude. Les délais de vaccination, les nouveaux variants et les mesures sanitaires mises en place dans de très nombreux pays continuent à peser sur l’économie. Le débat tourne désormais plutôt autour du niveau d’endettement supportable au regard du nouveau niveau d’activité et de rentabilité des entreprises. Nous commençons donc à travailler sur des restructurations visant à adapter la structure bilancielle pour la rendre compatible avec les niveaux d’EBITDA et les cash-flows sur la durée. Les problématiques sont celles de la répartition de la valeur entre les créanciers et les actionnaires en fonction de la valeur de la société à l’instant et de son éventuel retour à des niveaux comptables à l’avant Covid. Pour l’heure, il est difficile de savoir si nous allons revenir en 2021 à des niveaux plus cohérents de procédures collectives, c’est-à-dire autour de 50 000 par an ou si les entreprises seront maintenues sous perfusion par des mesures étatiques.