Avocats et directeurs juridiques présentent leurs vœux pour cette nouvelle année et partagent leur vision sur l’évolution de leur profession.
Pierre Berlioz, directeur, Ecole de formation du barreau (EFB)
Que 2020 soit l’année de l’intelligence juridique ! Assurons la sécurité des données sensibles des entreprises. Des mesures ont été proposées, il faut les adopter et même aller au-delà, par exemple en créant une procédure permettant d’ériger un bouclier protecteur des données les plus essentielles. Renforçons l’attractivité de nos règles pour reprendre place dans la concurrence des droits, en n’hésitant pas à bousculer des concepts établis, comme la commercialité. Et n’ayons pas peur des technologies. La legaltech n’est pas une industrie extérieure aux professions juridiques. Elle est la révolution industrielle des métiers du droit. Les juristes doivent la faire leur.
Comment voyez-vous évoluer votre métier dans dix ans ?
L’évolution est si rapide qu’il serait bien présomptueux de prétendre pouvoir dire ce que sera le juriste dans dix ans. Une chose me paraît toutefois certaine. A l’ère de la connaissance ouverte, il faut revenir à l’essence du juriste : son raisonnement. Un juriste augmenté est simplement un juriste qui réfléchit. Ouvert, sachant écouter, comprendre, et capable de s’adapter, c’est le juriste de demain.
Thomas Rouhette, associé, Signature Litigation
Je souhaite que 2020 soit marquée par l’apaisement, nécessaire à la floraison des initiatives et à une reprise de la confiance. Que la nouvelle année soit en outre exempte de réformes procédurales conduites à la hussarde, sans concertation, et que cesse l’inflation des sanctions contre les entreprises dont le rôle est moteur dans la croissance et qui sont pourtant la cible de réformes démagogiques. Que nos tribunaux reviennent enfin à une jurisprudence plus neutre, d’où les renversements de la charge de la preuve et autres allégements du lien de causalité seraient exclus, afin que notre justice soit à nouveau équilibrée.
Comment voyez-vous évoluer votre métier dans dix ans ?
Notre métier n’aura rien à voir dans dix ans avec celui d’aujourd’hui. Il est à craindre qu’il évolue rapidement vers un service de plus en plus automatisé, où l’intelligence artificielle sera au cœur de notre profession. Espérons toutefois que ces outils resteront des aides à notre pratique et ne prendront jamais le dessus sur l’individu. Quant au métier du contentieux, je le vois évoluer vers une pratique «en ligne», de moins en moins plaidante, faite de médiation et de justice négociée.
Matthieu Grollemund, associé, Baker McKenzie
Nous avons vécu une année marquée par de fortes tensions internationales sur le plan économique. Ces tensions se reflètent aussi dans l’activité M&A. Selon notre dernière étude «Global Transactions Forecast», les opérations de M&A dans le monde ont baissé de 9 % entre 2018 et 2019, même si en France l’activité a été soutenue. Cette année 2020 devrait être une année charnière, avant une forte reprise de l’activité à partir de 2021. Nous souhaitons continuer à nouer des relations fortes avec nos clients français et internationaux afin de les conseiller au mieux dans ce contexte économique complexe et incertain.
Comment voyez-vous votre métier dans dix ans ?
Nous travaillons dans un domaine en perpétuelle mutation. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui, où une bonne partie de notre activité dépasse largement les frontières. Les frontières géographiques, d’une part, car plus de deux tiers des deals sur lesquels nous intervenons sont transfrontaliers ; les barrières technologiques, d’autre part, avec l’émergence de l’intelligence artificielle, de technologies disruptives et des legaltechs, qui nous permettront d’innover encore dans nos services et d’accompagner nos clients au plus près dans le développement et la transformation de leur business.
Philippe Rozec, associé, De Pardieu Brocas Maffei
Au cœur des enjeux sociaux, qui font l’actualité et génèrent du conflit, le juriste en droit social peut expliquer et animer le dialogue. Espérons que les tensions s’apaisent et que les réformes, nécessaires pour préserver un modèle équilibré d’Etat providence, trouvent leur voie.
L’année 2020 devrait prolonger, voire accentuer encore, le phénomène de transformation radicale de notre profession, percutée par une forme encore instable de libéralisation du marché du droit. L’avocat, acteur traditionnel, doit moderniser sa pratique tout en gardant ses atouts : déontologie et valeurs, expertise et indépendance, etc. Cherchons, en 2020, à attirer les talents et à comprendre les aspirations des plus jeunes dont le rapport au travail évolue, chacun le sait.
Comment voyez-vous votre métier dans dix ans ?
L’évolution du métier de l’avocat sera largement tributaire de la place du droit. L’avocat de droit social de demain devra cultiver plusieurs jardins : plus médiateur parfois, mais toujours défenseur des causes auxquelles il croit ; expert toujours plus affûté du droit et attentif aux nouveaux enjeux de responsabilité sociale et de conformité ; capable d’échanger dans des environnements variés et internationalisés.
Laure Lavorel, présidente du Cercle Montesquieu
Après ces fêtes de fin d’année, il est tentant de lire dans l’avenir et d’y apercevoir la réalisation de nos vœux : statut de l’avocat en entreprise pour la défense de l’attractivité de notre pays, digitalisation apaisée des pratiques, inclusion des juristes atteints de handicaps, allocations de sièges aux conseils d’administration dans l’espoir d’une gouvernance responsable de nos entreprises, et internationalisation de nos expertises pour un rayonnement de notre savoir-faire juridique français. Qu’il soit reconnu que les juristes sont les garants de la liberté d’entreprendre, de la protection des données personnelles, de la bonne santé des entreprises et de l’innovation ; parce que nos directions juridiques protègent les investissements nécessaires au développement économique et social et sont de formidables ressources sur lesquelles le pays peut s’appuyer ; parce qu’elles veillent à la gouvernance des entreprises françaises et participent à la prévention des infractions. Pour que les prochaines années soient l’occasion pour notre pays de porter haut les couleurs du droit garant de la stabilité d’un écosystème. Je souhaite à la communauté des juristes qu’elle assume le sens de ses missions et qu’il lui soit donné acte que ses actions ont leur place, toute leur place, dans le développement économique de notre pays, au service de nos entreprises et des individus qui la composent.
Delphine Gallin, Présidente de l’ACE (Avocats conseils d’entreprises)
Al’aube de cette année 2020 je formule le vœu pour le monde du droit et pour l’ensemble de mes confrères, que les efforts et les adaptations auxquelles nous avons consenti de gré ou de force à l’épreuve des réformes systémiques que notre profession a dû affronter portent enfin leurs fruits.
Chacun dans nos cabinets de grandes ou petites tailles, nous avons adapté nos modèles économiques pour répondre aux besoins de performance et d’immédiateté en intégrant dans nos process l’intelligence artificielle non pas comme une contrainte mais comme un outil au service de notre croissance, mais aussi et surtout au bénéfice de nos clients qui composent le monde économique d’aujourd’hui. En 2020, je formule le vœu que la croissance attendue soit consacrée et qu’elle soit enfin partagée.
Notre profession et son influence ne vont cesser de s’étendre au-delà des frontières classiques. L’exercice en entreprise, l’ouverture aux capitaux extérieurs de nos cabinets sont autant d’épreuves pour nos confrères que de chances pour notre profession. Il faudra faire preuve de conviction et d’audace, mais je demeure persuadée que les avocats qui jouissent de fondations fortes, d’une déontologie séculaire et reconnue, sauront s’adapter et optimiser leur esprit de conquête.
Caroline Texier, associée, DLA Piper
Je souhaite que notre profession d’avocat s’ouvre davantage à l’ensemble de la société. Dans un monde qui se digitalise, où les entreprises et individus sont soumis à de plus grandes exigences normatives, l’avocat doit penser sa mission en étant un repère, un relais et un remède. Un repère, en devenant l’interlocuteur privilégié des entreprises face à leurs enjeux d’éthique, de développement durable ou de compliance. Un relais, en aidant les dirigeants à se rencontrer dans un monde économique de plus en plus indifférent. Un remède, en concevant des solutions innovantes pour accompagner l’entreprise dans sa stratégie de développement, de transformation ou face aux difficultés de son exercice. Tels sont les défis, et à travers eux les valeurs, que je propose à notre profession pour 2020 !
Comment voyez-vous votre métier dans dix ans ?
Plutôt que subir, l’avocat doit devenir un véritable acteur de l’économie. A l’égard de ses clients et de ses partenaires, il devra non seulement susciter des solutions, mais aussi offrir une vision.
Alexandre Menais, EVP & General Secretary, Atos
Les mauvaises langues diront que le mois de janvier est celui des souhaits et les autres ceux où ils ne se réalisent pas… L’année qui vient risque fort de ressembler à celle qui s’achève. Pour ne pas retenir cela, il faut certainement reprendre pour cette nouvelle année le dernier vœu de Nietzsche, qui pourrait être le nôtre, à savoir de ne plus désirer répondre aux pessimistes, déclinologues et autres accusateurs. Il faut seulement réorienter notre regard. Le désir de mieux faire en faisant autrement, en privilégiant l’éthique, le social et l’environnemental.
Comment voyez-vous votre métier dans dix ans ?
Pour parvenir à appréhender les défis de la transformation digitale, de l’automatisation et de l’intelligence artificielle, le dirigeant juridique de demain doit comprendre que la transformation de son département ne peut se faire uniquement au travers des nouvelles technologies, mais doit s’opérer principalement par la transformation de son capital humain. Pour cela, la direction juridique doit évoluer vers une organisation plus apprenante qui promeut l’expérimentation et qui encourage ses acteurs à s’exprimer sur leurs fonctions et le sens de leurs actions. Il faut pouvoir libérer l’énergie créative des collaborateurs, trop longtemps cadenassée dans des modèles d’organisation appauvrissants et décourageants. Cette migration suppose en revanche de revisiter l’évaluation des compétences des femmes et des hommes qui composent l’entreprise car l’expérimentation ou le sens d’une action, pour aboutir à un résultat, suppose de s’appuyer davantage sur les qualités humaines et relationnelles que sur les compétences techniques. Certes, il conviendra toujours de développer les compétences métiers, mais il appartient désormais aux organisations de favoriser les compétences «invisibles». Enfin, la maîtrise des outils digitaux n’a de sens que si elle s’inscrit dans un nouveau paradigme de management des organisations. Pour faciliter l’accès à la connaissance et favoriser l’expérimentation, il faut permettre à chaque individu de construire son autonomie du savoir et de la décision.