Il est rare qu’un manager de société en retournement accepte de se livrer à la presse pour raconter son expérience de sauvetage de l’entreprise. Guillaume de Feydeau, ancien directeur général de la SNCM, a accepté de se livrer au jeu des questions-réponses d’Option Droit & Affaires.
Vous avez été directeur général de la SNCM de 2014 à l’été dernier. Dans quel contexte avez-vous intégré la société ?
La SNCM faisait alors face à des grèves à répétition et perdait plusieurs dizaines de millions d’euros par an. Son chiffre d’affaires avec ses filiales était alors de près de 300 millions d’euros et elle comptait 1 600 salariés. Elle venait en outre de se voir infliger par Bruxelles deux amendes d’un montant total de 600 millions d’euros, intérêts compris, pour avoir perçu des aides illégales de l’Etat. Or l’équipe de management continuait, malgré les alarmes des principaux actionnaires (Transdev : 66 %, la CDC : 25 %, les salariés : 9 %) à promettre de nouveaux investissements, notamment dans des bateaux neufs. Transdev a donc décidé de changer l’équipe de management et j’ai été nommé directeur général, aux côtés d’Olivier Diehl, président du directoire, mi 2014.
L’entreprise a été placée en redressement judiciaire le 28 novembre 2014, peu de temps après votre arrivée. Comment cette décision a-t-elle été prise ?
Transdev avait manifesté son intention de se désengager totalement de la société. Techniquement, l’entreprise n’était pas alors en cessation des paiements puisque les amendes de Bruxelles ne lui avaient pas été notifiées. Lorsque Transdev a demandé le remboursement de son compte courant d’environ 100 millions d’euros mi-novembre 2014, nous nous sommes tournés vers le président du tribunal de commerce de Marseille, Georges Richelme, qui a décidé de placer la société en redressement judiciaire. Cette procédure nous a permis de suspendre l’exigibilité des créances et de démarrer sainement des discussions avec Bruxelles, l’Etat français, les créanciers et bien sûr les syndicats. Elle nous a également donné du temps pour établir un plan stratégique, appelé Poséidon, visant à équilibrer de façon structurelle et durable l’entreprise. Il avait surtout pour but d’aligner les futurs actionnaires, le management et les syndicats autour d’un projet viable, dimensionné à 800 salariés et 6 navires
Quelles ont été vos relations avec les deux administrateurs judiciaires nommés par le tribunal ?
Le président Richelme avait imposé la nomination de deux administrateurs judiciaires, l’un était marseillais – Emmanuel Douhaire, l’autre était parisien – Frédéric Abitbol. Le dossier était jusqu’alors traité par des conseils essentiellement parisiens alors que l’ancrage local marseillais était important du fait de la portée symbolique de la SNCM. Cette nomination, ainsi que le recours aux services de BBLMA, cabinet d’avocats marseillais, ont permis de rééquilibrer les rapports entre Paris et Marseille. D’une façon générale et avec l’aide du président Richelme, nous avons bien géré ce double équilibre délicat dans le dossier : les enjeux de Bruxelles et de l’Etat avec les enjeux locaux, les rôles des conseils parisiens et marseillais. Nos relations avec les deux administrateurs judiciaires étaient fluides à partir du moment où nous leur avons présenté notre plan Poséidon. Nous étions d’accord sur l’essentiel et nos échanges étaient constructifs pour sortir le dossier par le haut. Frédéric Abitbol avait plus vocation à intervenir sur la stratégie de redressement de la société et le social avec les syndicats, tandis qu’Emmanuel Douhaire m’assistait dans la gestion quotidienne de l’entreprise.
C’est finalement Patrick Rocca qui a été choisi par le tribunal comme repreneur en novembre 2015. Mais l’aventure a été de courte durée…
La reprise a été effective le 5 janvier 2016. Patrick Rocca avait en grande partie calqué son offre sur notre projet Poséidon. Il reprenait également le management et conférait 25 % du capital de la nouvelle société au management et aussi aux salariés. Mais cinq mois après, la SNCM – devenue entre-temps MCM – a été de nouveau été cédée à un consortium d’entrepreneurs corses. Le management qui avait participé à l’aventure du redressement a alors été remplacé par les nouveaux actionnaires. La transition s’est faite de façon correcte, car tout le monde souhaitait que ce dossier s’apaise… Et la société s’appelle désormais Corsica Linea.