Né à la fin des années 2000, le métier de communicant dans les affaires judiciaires s’est progressivement professionnalisé pour devenir incontournable dans toute transaction qui expose la réputation d’une société.
Depuis une dizaine d’années les agences de communication ont largement investi le terrain de la communication judiciaire. « C’est en 2007 que la presse évoque pour la première fois la “communication sous contrainte judiciaire”, à l’occasion de l’affaire de la caisse noire de l’IUMM (1). Ce moment marque le début de la professionnalisation du métier de communicant dans les affaires judiciaires », raconte Christophe Reille, associé chez Vae Solis Communications, cabinet de premier plan spécialisé sur ce créneau en France. Selon lui, la montée en puissance des communicants s’est constamment poursuivie depuis 2007, en raison notamment de la gestion de la réputation devenue extrêmement importante pour la plupart des entreprises. « Gagner un procès et perdre sa réputation, c’est catastrophique », insiste Christophe Reille. Il en cite pour preuve l’affaire du naufrage du pétrolier Erika en 1999, où « Total a complètement perdu la bataille de la communication sur le dossier ». D’autre part, l’évolution des cabinets d’avocats a également changé la donne. « Sous la pression des méthodes anglo-saxonnes, on est passé de l’avocat unique de l’entreprise, à la façon d’un médecin de famille d’autrefois, à des équipes de professionnels. Les avocats ont appris à travailler en équipe en faisant appel à des experts lorsqu’ils ne connaissent pas un sujet. On voit de plus en plus le phénomène de planification opérationnelle dans les dossiers. »
Altérer l’image de l’adversaire
Stéphanie Prunier, qui a créé en 2013 le département Havas Legal & Litigation (HLL) au sein du géant publicitaire Havas, témoigne également de cette judiciarisation de la société. Le déclic pour elle a été deux grandes batailles judiciaires, les dossiers Bettencourt et Uderzo, qui lui ont fait « prendre conscience du décalage entre le temps médiatique et le temps judiciaire et des risques réputationnels en jeu ». Aujourd’hui elle observe une généralisation et une virulence accrue des contentieux qui secouent régulièrement le monde des affaires. « Le droit est devenu une arme de guerre économique, en particulier dans le secteur des fusions et acquisitions. Les parties prenantes n’hésitent plus à porter plainte pour abus de confiance, abus de biens sociaux ou d’autres infractions dans l’objectif de déstabiliser l’adversaire et altérer son image. Un contentieux permet de faire peser une suspicion sur une société ou un dirigeant le temps que la justice fasse son travail. C’est une tendance qui devient quasi systématique », relève-t-elle.
HLL compte aujourd’hui huit collaborateurs, tous présentant une double expertise en droit et en communication, dont deux directeurs associés et deux consultants seniors. L’agence travaille notamment avec les cabinets Clifford Chance, Bredin Prat, August Debouzy, Gide, Baker & McKenzie, Freshfields, ou encore Herbert Smith Freehills. Aux côtés de ce dernier, HLL a notamment accompagné Sonepar, première société à passer devant la commission des sanctions de l’Agence française anticorruption (2). Comme au moment de sa création, la filiale d’Havas continue à intervenir régulièrement sur des dossiers en droit pénal des affaires. Toutefois avec l’apparition de nouveaux contentieux qui exposent la réputation des entreprises, l’agence a diversifié ses services. Elle assiste ainsi les entreprises dans des contentieux liés au non-respect du règlement général sur la protection des données (RGPD) ou celles victimes de cyberattaques. De même, des dossiers en matière d'e-réputation sont particulièrement récurrents. Dernièrement, la crise sanitaire a donné lieu à une kyrielle de contentieux liés à l’obligation des entreprises d’assurer la santé et la sécurité des salariés face à l’épidémie. Enfin, en juillet 2020, HLL a lancé une offre d’accompagnement des entreprises dans le cadre de restructurations.
Au-delà du contentieux
Quant à Vae Solis, l’agence a développé son offre au-delà du contentieux pur. « Nous sommes entrés dans le métier par le contentieux. Puis, nous nous sommes de plus en plus spécialisés dans le conseil lors des opérations d’envergure qui peuvent avoir un impact sur la réputation d’une entreprise. Nous intervenons assez tôt dans le dispositif pour préparer l’histoire qui sera racontée à la fin d’une transaction », explique Christophe Reille. Les communicants sont intégrés dans l’équipe, aux côtés d’avocats et de banquiers d’affaires, pour apporter du renseignement qualifié sur l’état de l’opinion publique et proposer des solutions de communication adaptées. Aujourd’hui la structure compte 8 associés et 45 collaborateurs, dont une dizaine d’intervenants rodés à la communication judiciaire. L’activité est codirigée par Guillaume Didier, ancien vice-procureur de Paris et ancien porte-parole de la Chancellerie, et Christophe Reille. L’agence s’enorgueillit de conseiller dans les plus gros dossiers pénaux en cours (Bygmalion), ainsi que lors des restructurations (Phildar, Alinéa) ou des opérations complexes de M&A (Suez). Pour augmenter sa force de frappe, Vae Solis a fusionné avec l’agence Footprint > consultants (fondée en 2009 par Philippe Manière) l’an dernier.
(1). L’affaire porte sur les retraits suspects de l’Union des industries et des métiers de la métallurgie, puissante fédération patronale dirigée à l’époque par Denis Gautier-Sauvagnac.
(2). Dans la décision du 4 juillet 2019, la commission des sanctions a rejeté les griefs de l’AFA à l’encontre de Sonepar.