Philippe Bilger ne passe pas inaperçu dans le paysage judiciaire français. Magistrat honoraire, récemment nommé of counsel au sein du cabinet Luchtenberg Avocats, il est également président de l’Institut de la parole. Une formation personnalisée qui vise à apprendre à s’exprimer en public avec aisance et conviction. Si l’exercice est très souvent source d’inquiétudes, Philippe Bilger propose une méthode pour l’aborder sereinement. Un travail susceptible d’être utile à des directeurs juridiques ou à des avocats d’affaires pour convaincre, exposer ou négocier.
Qu’est-ce que l’Institut de la parole ?
Il s’agit d’une formation qui a pour objectif de perfectionner la parole, de permettre de développer un discours en public sans le moindre support extérieur. C’est ce que j’appelle la parole authentique, ou pleine selon Lacan. Elle est à distinguer de l’éloquence qui est certes une cerise sur un gâteau, mais par expérience j’ai pu constater que le gâteau était souvent peu dense, voire vide. Il n’y a pas de parole de qualité sans affirmation d’une personnalité. L’orateur a à compter sur lui-même tout en sachant en même temps s’oublier. L’exercice n’est pas simple et, pour réussir, impose spontanéité, sincérité et structuration intellectuelle pour intéresser et convaincre les auditeurs.
En quoi consiste cette formation ?
L’atmosphère générale de cette formation est l’empathie critique. Il ne s’agit pas d’une évaluation, mais plutôt d’une psychologie opératoire visant à identifier les forces et les faiblesses de la personne pour une parole libre. Elle dure généralement deux ou trois heures. D’abord, la lecture d’un texte pour examiner le rapport au langage et l’attitude générale. Puis, durant un laps de temps variable, la relation des séquences fondamentales de la vie de la personne. Une étape qui me permet déjà d’appréhender la finesse de mon interlocuteur, la richesse de son vocabulaire, sa capacité à répondre aux questions posées et la qualité de son argumentation. Vient enfin le moment de la mise en situation : la personne est conviée à choisir n’importe quel sujet et à organiser mentalement les pensées qui s’y rapportent. Prête, elle livre un discours, durant le temps qu’elle aura préalablement déterminé. Ensemble, nous effectuons la critique : regard, voix, attitude, cohérence, force et qualité de la parole sont discutés. Les écueils fondamentaux dénoncés : la pensée circulaire, c’est à dire que c’est vrai parce que je le dis, la parole ne s’élève pas et trop souvent la pauvreté des idées aboutit à une pauvreté du discours. Les cinq minutes prévues se réduisant souvent à deux ou trois. La règle fondamentale : la liberté et l’apparente improvisation exigent en amont une implacable structuration mentale.
L’Institut propose également une formation expresse, en une heure, permettant de préparer une prise de parole durant une crise interne ou externe à l’entreprise et toutes interventions politiques ou médiatiques. Pour le chef d’entreprise, être décisif et convaincant : force du fond, qualité de la forme. Tout peut se dire grâce à une parole à la fois vraie et maîtrisée. La parole que j’enseigne sert une vie, y compris dans son registre professionnel.
Pourquoi pourrait-elle intéresser les professions juridiques ?
Savoir convaincre, exposer, négocier, dialoguer sont les qualités essentielles à un juriste, qu’il exerce en entreprise ou en tant qu’avocat. Je crois qu’il n’est pas rare d’être doué sur le plan juridique mais maladroit pour son expression. L’objectif est de pouvoir rendre la parole séduisante alors même que le sujet du droit est aride. Pour se sortir des pièges, il est impératif d’être soi-même. Je comprends bien que les salariés n’ont pas une totale liberté de parole et doivent adapter leur discours au message que porte l’entreprise. Cependant la maîtrise du langage et la qualité du vocabulaire sont les seuls moyens de faire passer n’importe quel message, qu’il soit difficile ou non à entendre. Cette formation a pour but de faire découvrir ou redécouvrir la richesse d’une parole née seulement de son inspiration. Ainsi, a-t-on la certitude de ne jamais ennuyer le public – contre tous les discours lus ou ânonnés – car l’orateur se projette, avec sa vérité et sa liberté, dans l’espace. Il n’y a pas de parole digne de ce nom surgi de soi et écoutée avec attention par tous si elle n’est pas portée par un être capable de s’affirmer et de démontrer son humanité. Principe capital : la rigidité de la structuration intellectuelle permet de libérer la spontanéité, le fil du raisonnement et la qualité du langage.