Phénomène né aux Etats-Unis, le legal process outsourcing (LPO) ou l’externalisation de ressources juridiques à faible valeur ajoutée et de volumes importants fait timidement son apparition sur le marché français depuis 2010. Les entreprises encouragent vivement le recours à ce type de services, mais les cabinets d’avocats se montrent encore réticents à cette idée. En apparence, en tout cas.
En faisant appel à des sociétés de LPO, les directions juridiques et les cabinets d’avocats se libèrent des activités chronophages et répétitives, leur permettant ainsi de se concentrer sur des tâches plus stratégiques à forte valeur ajoutée. Le marché du LPO concerne principalement trois domaines d’activité : le secrétariat juridique, la discovery et les audits juridiques, notamment dans le cadre de fusions-acquisitions. «Nous investissons beaucoup dans nos équipes. Ces experts, qui ne sont pas tous des avocats, font un travail différent et technique, mais de la même qualité que tous les autres collaborateurs de notre cabinet», explique Rebecca Major, associée du bureau parisien d’Herbert Smith Freehills. Pourtant, sur le marché francophone, les cabinets d’avocats hésitent encore à communiquer. Un certain nombre d’entre eux allant jusqu’à dénoncer ces activités d’externalisation de prestations juridiques. «Les problématiques sur lesquelles nous intervenons ne seraient pas traitées par des avocats en interne. En faisant appel à nous, ils bénéficient d’une expertise et d’une méthodologie dont ils ne disposent pas forcément en interne», argumente Nicolas Leroux, fondateur du cabinet de LPO Kalexius. D’autant plus que le legal process outsourcing ne concerne pas uniquement les filiales offshore, en Inde, en Israël ou bien encore en Irlande. Les activités de legal process outsourcing peuvent aussi se situer sur le territoire national. «Certains cabinets parisiens font du LPO sans même s’en rendre compte. Par exemple lorsqu’ils utilisent des effectifs à bas coûts en région, afin d’augmenter leur marge pour rester compétitifs», souligne Olivier Chaduteau, associé fondateur du cabinet de conseil Day One. «Le cabinet qui utilise le LPO de façon très transparente, en assurant des process de qualité et de confidentialité, va avoir un facteur immédiat de différenciation sur le marché», insiste-t-il.
Les fonctions supports, oui, les prestations juridiques, non
Pourquoi les cabinets français ou les bureaux parisiens des cabinets anglo-saxons sont-ils encore frileux devant cette perspective qui peut représenter jusqu’à 40 % d’économies ? «La relation de sous-traitance de prestations juridiques pose des problèmes de confidentialité, de responsabilité et de qualité. Elle peut entraîner une confusion des genres sans compter un risque d’image et de réputation pour le cabinet», justifie Alexandre Ippolito, executive partner de White & Case. Les cabinets qui décident de mettre en place une telle stratégie doivent, en effet, assurer à leurs clients, en toute transparence, des contrôles de qualité du travail accompli. «Nous encourageons nos clients à rencontrer nos équipes globales de services juridiques alternatifs – par exemple celles qui sont situées dans notre bureau en Irlande du Nord –, afin qu’ils constatent par eux-mêmes le respect de la confidentialité et la qualité du travail fourni», confirme Rebecca Major. L’ambition est de créer un partenariat avec un cabinet LPO de confiance, afin d’être efficient et non de déléguer un problème juridique à un sous-traitant sans aucun contrôle. Ce que font, d’ailleurs, nombre de firmes anglo-saxonnes en termes de knowledge management et de fonctions supports. «Certaines missions demandées aux fonctions supports peuvent être globalisées et mises en commun, mais il est plus difficile d’en faire de même pour les prestations juridiques», développe Alexandre Ippolito. Après avoir ouvert des bureaux à Manille et à Tampa, White & Case, sous l’impulsion de Nick Salmon, responsable de la région Afrique-Moyen-Orient, réfléchit à ouvrir le même type de centre au Royaume-Uni. Sans pour autant parler d’externalisation de prestations juridiques.
Avec un marché estimé, par Day One, à 228 millions d’euros d’ici à 2020 (ODA 171), il paraît étonnant que les cabinets refusent de s’en saisir, en tout cas publiquement. «Depuis quelques années, nous observons un phénomène de maturation du marché sous la pression des nouveaux besoins», tempère Nicolas Leroux. Reste que, pour le moment, la vingtaine de cabinets usant de ce type de procédés, que nous avons recensés selon des sources concordantes, préfèrent rester discrets.