Après la réforme du droit des procédures collectives, le gouvernement travaille sur de nouvelles pistes pour venir au secours d’entreprises en difficulté. L’argent public serait cette fois-ci utilisé pour investir dans des fonds de retournement. L’Association pour le retournement des entreprises (ARE) envisage d’être force de proposition auprès de Bercy dans les prochaines semaines. Son président, Cédric Colaert, par ailleurs associé restructuration d’Eight Advisory, présente à ODA ses premières impressions.
Comment doit-on analyser le projet d’Emmanuel Macron de créer un «bras armé de l’Etat pour la reprise d’entreprises en difficulté» ?
L’investissement de l’argent public dans des fonds privés pour maintenir l’activité des entreprises en difficulté serait une initiative intéressante et soutenue par l’ARE. Dans les phases de ralentissement économique, la France a besoin de fonds d’investissement ayant pour objectif la préservation de l’activité de l’entreprise et qui n’attendent pas un retour sur investissement trop rapide. Il en existe déjà, des fonds régionaux, par exemple, mais force est de constater qu’ils ne sont pas suffisamment attractifs pour des investisseurs étrangers. La question est aujourd’hui de savoir quelle forme prendra cet investissement. La proposition d’Henri Emmanuelli, président de la commission de surveillance de la Caisse des dépôts, visant à privilégier l’investissement de grands groupes pour la reprise d’actifs en difficulté est intéressante. Néanmoins, en pratique, l’on peut penser que peu de groupes accepteront de mettre en place de telles équipes et d’associer leur nom à des entreprises défaillantes. La proposition de Bercy d’impliquer la Banque publique d’investissement semble plus réaliste. Mais, là encore, tout dépendra du mode d’investissement choisi…
N’est-ce pas un retour aux années Mitterrand durant lesquelles l’Etat souhaitait maintenir l’emploi coûte que coûte, quitte à placer sous perfusion d’argent public des sociétés exsangues ?
Les initiatives publiques sous la présidence de François Mitterrand ont permis de sauver des milliers d’emplois durant plusieurs années. L’investissement public est une solution, s’il est réfléchi, professionnalisé et s’il repose sur des critères rationnels d’investissement. Le choix de participer ou non au sauvetage d’une entreprise doit rester rationnel. Je pense par exemple que si la restructuration ne donne aucun résultat positif au bout d’un an, il faut cesser de s’acharner.
N’y aurait-il pas un risque de requalification de l’investissement public en aide d’Etat ?
L’argent public utilisé pour favoriser une entreprise entraînant une perturbation du marché et une distorsion de la concurrence peut être qualifié d’«aide d’Etat». Il va falloir être attentif au mode d’intervention de l’Etat. Dans le cas où la BPI investirait majoritairement dans un fonds dédié au retournement, les potentielles pressions (régionales, politiques ou autres) impacteraient le fonds dans sa liberté d’investir. L’Etat ne doit pas être une «poche profonde» et prendre le risque de mettre en jeu sa responsabilité. L’autre option visant à faire investir la BPI de manière minoritaire dans un fonds de retournement, comme tel a été le cas pour Perceva, me semble donc préférable.
Le marché français des fonds de retournement est pourtant assez peu développé…
Plusieurs facteurs l’expliquent. D’abord, le droit des entreprises en difficulté a longtemps été très marqué en faveur des débiteurs et des actionnaires, laissant peu de pouvoirs d’action aux créanciers. Un positionnement qui freinait les investisseurs, notamment les étrangers qui se tournaient vers d’autres pays, dont le Royaume-Uni. La loi Macron a permis de rééquilibrer les pouvoirs économiques et juridiques au sein de l’entreprise. L’on voit d’ailleurs depuis des fonds de retournement étrangers s’intéresser au marché français (Oaktree, Apollo, etc.). Ils se positionnent principalement sur des dossiers de taille importante qui leur assure un TRI plus important pour une même quantité de travail. S’agissant des fonds de retournement français, ils sont peu nombreux et souvent composés d’équipes de taille relativement réduite. Alandia ou Perceva, par exemple, se concentrent sur une ou deux opérations par an mais ne sont pas équipées pour investir dans beaucoup plus de dossiers qui nécessitent par principe un lourd travail de retournement. Il reste donc de la place pour créer des fonds de retournement dédiés à des PME ou à des ETI, composées de 50 à 500 salariés. Et en ce sens, l’ambition de l’Etat me semble pertinente.