Alors que le nombre de défaillances a bondi de 33 % l’année dernière, le ralentissement de la croissance et la fin de la période de franchise des prêts garantis par l’Etat (PGE) font craindre une nouvelle hausse des restructurations.
Le rattrapage observé en 2023 va-t-il donner lieu à une accélération des défaillances d’entreprises cette année ? La question est dans la tête de tous les acteurs du restructuring même si ces derniers restent prudents sur leurs pronostics. Selon l’Observatoire des données économiques du Conseil national des administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires (CNAJMJ), le nombre d’ouvertures de procédures collectives a augmenté de près de 33 % en 2023 pour dépasser les 55 000, soit un niveau légèrement supérieur à celui observé en 2018 (54 688). Parmi les secteurs les plus touchés figurent le commerce et la construction qui, à eux seuls, représentent 38 % des dossiers. Des enseignes bien connues du grand public ont ainsi été placées en redressement judiciaire, à l’image de Go Sport, Naf Naf ou encore Jennyfer. La hausse est par contre plus modeste sur les procédures de prévention, + 4,5 % en 2023, mais fait suite à une forte augmentation enregistrée l’année précédente avec plus de 29 % de mandats ad hoc et conciliations entre 2021 et 2022.
La fin de la politique du « quoi qu’il en coûte » impacte donc bel et bien les entreprises même si, pour l’heure, la vague de restructurations semble relativement contenue. Mais au vu des différents facteurs négatifs qui s’accumulent, certains craignent que la situation s’aggrave. « Entre l’augmentation des coûts de l’énergie et des matières premières, l’environnement géopolitique et la hausse des taux d’intérêt, les entreprises voient leur profitabilité baisser », constate Guillaume Cornu, associé en charge de l’activité restructuring du cabinet d’audit et de conseil EY. Avec par ailleurs plus de 70 élections prévues cette année, notamment aux Etats-Unis, en Russie ou encore au Royaume-Uni, l’incertitude internationale n’est pas près de se dissiper. « Le risque politique est élevé, affirme Olivier de la Pontais, directeur grands comptes du courtier AU Groupe. Au total, les pays concernés par ces scrutins pèsent environ 60 % du PIB mondial. Les résultats peuvent générer des instabilités pour les entreprises, notamment les plus exportatrices. »
«Il faut accepter de ralentir le développement et la croissance un moment afin de stabiliser la consommation de cash. »
Un endettement trop lourd
Un contexte incertain, des coûts qui augmentent et des dettes qui commencent à peser lourd dans les bilans : telle est l’équation que doivent résoudre nombre de sociétés. La période de franchise des prêts garantis par l’Etat (PGE) touche en effet à sa fin, et les échéances s’accumulent désormais avec celles des autres crédits bancaires. « Les entreprises se sont endettées pour financer des pertes. En conséquence, beaucoup de sociétés, dont la situation était historiquement saine, sont aujourd’hui en difficulté », relève Dominik Zwerger, président de la commission situations complexes de l’association professionnelle France Invest. L’augmentation du coût de la dette vient en outre compliquer les opérations de refinancement. « Au vu de la hausse des taux d’intérêt, les entreprises doivent emprunter 20 à 25 % de moins si elles veulent maintenir le même niveau de charges financières », souligne Raphaël Miolane, senior managing director au sein du cabinet de conseil FTI Consulting. « Dans le meilleur des cas, l’entreprise parvient à relever de la dette mais à un coût plus élevé réduisant sa capacité à financer son développement, ajoute Guillaume Cornu. Cependant, beaucoup de sociétés n’y parviennent pas et basculent en mandat ad hoc ou conciliation. Certains dossiers, qui auraient probablement obtenu un financement il y a deux ans, sont aujourd’hui rejetés car ils évoluent sur un secteur impacté par le contexte économique, et ce même si l’entreprise en elle-même se porte bien. »
Les start-up en première ligne
Sale temps pour les start-up. Celles qui, il y a encore 18 mois, vivaient une période dorée marquée par une abondance des levées de fonds sont désormais nombreuses à connaître des difficultés. « Les années 2021-2022 ont représenté une période assez euphorique pour les start-up. Elles levaient de l’argent facilement et pouvaient se permettre de brûler du cash, résume Olivier de la Pontais du courtier AU Groupe. Ces schémas ne fonctionnent plus aujourd’hui. Ces jeunes sociétés, généralement non rentables, sont souvent les premières touchées par les défaillances. » Nombre d’entre elles ont ainsi été contraintes de se placer en procédure judiciaire, à l’image de la medtech Bioserenity, du spécialiste de l’investissement locatif Masteos, ou encore du loueur de deux-roues Cityscoot. « Les start-up sont structurées pour l’hypercroissance, or ce levier a disparu, souligne Raphaël Miolane (FTI Consulting). Certaines reposent par ailleurs sur un business model peu abouti, qui ne leur permet pas de générer suffisamment de cash. Enfin, les VC étant aujourd’hui plus limités dans leurs capacités d’investissement, les levées de fonds sont plus difficiles à boucler. » Un combo perdant qui, ajouté au contexte inflationniste, fait des victimes au sein des membres de la « French tech ».
L’ère du distressed M&A
Quand les prêteurs ne sont plus au rendez-vous, les investisseurs sont appelés à prendre le relais. « De plus en plus d’entreprises ont besoin de fonds propres, constate Dominik Zwerger. Elles sont pour beaucoup au maximum de leur capacité d’endettement, du fait notamment des PGE, et doivent trouver d’autres solutions de financement. » Autant d’opportunités pour les fonds et les industriels qui ont des liquidités. Le groupe d’habillement Antonelle-Un Jour Ailleurs a par exemple repris une partie des boutiques de Kookaï, tandis qu’Auchan et Intermarché se sont partagé les quelque 300 supermarchés et hypermarchés Casino. Enfin, si les fonds prêts à accompagner des entreprises déficitaires restent très rares en France, ils sont plus nombreux à se positionner sur le segment des sociétés sous-performantes nécessitant des améliorations opérationnelles. C’est le cas notamment d’Hivest Capital Partners qui déploie un deuxième véhicule de 300 millions d’euros, ou du first-time fund Aldebaran, actuellement en levée.
Des leviers opérationnels et financiers
Plusieurs leviers peuvent néanmoins être actionnés pour tenter de redresser la barre, à condition de les mettre en œuvre suffisamment tôt. Au niveau opérationnel, tout d’abord, Raphaël Miolane conseille aux jeunes pousses de revoir leurs priorités : « Il faut accepter de ralentir le développement et la croissance un moment afin de stabiliser la consommation de cash et de rendre l’activité rentable, affirme-t-il. Concrètement, il s’agit par exemple de retarder le lancement de nouveaux projets pour concentrer la politique commerciale sur le périmètre existant tout en optimisant les coûts. » Mais dans de nombreux cas, cette revue stratégique doit s’accompagner d’une remise à plat de la structure financière. « Il est parfois possible de négocier un nouveau soutien avec les actionnaires existants, explique Joanna Rousselet, administratrice judiciaire au sein de l’étude Abitbol & Rousselet, sous forme par exemple d’un apport en compte courant ou d’un financement obligataire, afin de donner le temps à l’entreprise de trouver d’autres financements ou de rechercher un adossement à un industriel. » Car malgré leurs difficultés, plusieurs jeunes pousses sont parvenues à attirer l’attention d’un repreneur, comme le néo-assureur Luko racheté par Allianz Direct, ou encore l’agence d’intérim en ligne Iziwork passée sous le giron du spécialiste du travail temporaire, Proman.