La lettre d'Option Droit & Affaires

Focus

Fonds ESG : responsables mais pas rentables ?

Publié le 7 avril 2021 à 11h19    Mis à jour le 7 avril 2021 à 16h59

Marie-Stéphanie Servos

À l’aune de la crise liée à la Covid-19, la pression des politiques, des investisseurs et des consommateurs pour un monde plus responsable est croissante, créant une dynamique verte qui se ressent d’un bout à l’autre de la chaîne d’investissement. Il y a quelques années pourtant, certains « pionniers » du secteur ont dû faire face à des réticences et à de nombreuses critiques, dont celle concernant la rentabilité.

ESG  : trois lettres qui ont pris une place de plus en plus importante ces dernières années. Être « responsable », au niveau environnemental, social et de gouvernance est devenu une priorité pour l’ensemble des acteurs de l’économie. Mais ce sujet certes central n’a pas toujours été une évidence. Lorsqu’ils se sont lancés, certains pionniers ont dû faire montre de beaucoup d’audace pour s’imposer. « Si j’avais mesuré à quel point le pari était audacieux, je ne sais pas si je l’aurais relevé !, affirme Fanny Picard, fondatrice d’Alter Equity, un fonds sur lequel elle a commencé à travailler en 2007. Le rejet chez les investisseurs français et européens de l’idée qu’ils pourraient utilement se comporter de façon responsable dans leur pratique professionnelle était radical. » Un rejet, mais aussi une indifférence au départ, que relève également Stéphane Villecroze, managing partner de Demeter, qu’il a cofondé en 2005. A l’époque, on compare ce secteur à celui des énergies renouvelables, qui étaient peu compétitives et subventionnées par des aides publiques. Difficile donc, de convaincre les investisseurs, encore très frileux et peu convaincus. « Il faut comprendre que c’est un peu une histoire de mode. Il y a quinze ans, la mode était aux fonds généralistes et non sectoriels. La “révolution verte” à laquelle grand nombre d’acteurs s’attendaient tardait par ailleurs à venir. Rien n’est allé aussi rapidement que nous l’aurions souhaité, notamment à cause de la crise financière de 2008 qui a focalisé les priorités. »

Responsable et rentable sont incompatibles ?

Une révolution qui tarde à s’imposer, et des acteurs encore méfiants d’un secteur qui serait obligatoirement peu rentable. Une critique justifiée ? « Pour moi, c’est un faux procès », juge Stéphane Villecroze. Car, à l’époque, si le secteur n’a pas encore fait ses preuves, rien ne prouve non plus que responsable et rentable sont incompatibles. « J’ai toujours récusé le fait que l’on ferait de mauvaises performances parce qu’on est responsables. Nos critères sont identiques à ceux de nos confrères non sectoriels. La base du métier reste la même, il s’agit avant tout de délivrer de la performance aux investisseurs. »

Fanny Picard observe pour sa part que les choses ont bien évolué : « Les opinions ont changé. L’Accord de Paris avaient contribué en 2015 à une prise de conscience des dirigeants économiques en matière de dérèglement climatique. Le mouvement des gilets jaunes et la montée du populisme ont illustré la souffrance sociale des oubliés de la mondialisation. Et la crise sanitaire de 2020, et les mouvements comme Black Lives Matter forment des accélérateurs supplémentaires de l’attente de l’opinion publique vers une attitude plus responsable des entreprises. »

« La transition environnementale […] concerne toutes les entreprises »

Mouvements sociaux, prise de conscience écologique, mais aussi obligations légales ont fait bouger les lignes et, aujourd’hui, l’investissement responsable a le vent en poupe. De nouveaux acteurs font leur apparition tandis que les historiques ne tardent plus à se développer sur ce secteur. C’est notamment le cas du fonds Initiative & Finance, qui a recruté début 2020 un ancien pilier de chez Ardian, Baudouin d’Hérouville. Lui planchait déjà sur un projet qu’il voulait « différenciant ». A l’époque, Initiative & Finance veut se positionner sur le mid-cap, et réfléchit aussi à se diversifier dans un secteur à impact comme l’ESG. Les étoiles sont alignées, et Baudouin d’Hérouville rejoint le fonds pour créer « Tomorrow Private Equity Fund ». L’objectif ? Lever un véhicule qui investira de 20 à 50 millions d’euros par entreprise là où Initiative & Finance injecte traditionnellement jusqu’à 15 millions d’euros. Un tournant stratégique et nécessaire pour le fonds. Baudouin d’Hérouville estime que le sujet est incontournable : « La transition environnementale tout comme la transition digitale concerne toutes les entreprises. » L’ESG est devenu un standard du métier. Aujourd’hui, les sites internet de n’importe quel fonds mentionnent dès les premières lignes l’acronyme ESG.

Engouement salutaire ? C’est en tout cas là que réside toute la difficulté : savoir faire la différence. Ce ne sont pas les mots qui font la différence, affirme Baudouin d’Hérouville, mais certainement les actes. Un point sur lequel s’accorde Stéphane Villecroze : « Ce ne sont pas les motivations qui comptent, mais la réalité des actes. » Car à l’heure ou l’ESG est une priorité pour tous, certains industriels pourraient aussi y voir une occasion de reverdir leur image sans réel engagement derrière… « La réalité du business reste celle qu’elle est. Chacun a ses propres raisons. Mais aujourd’hui, ce genre de “crime” (N.D.L.R. : comme le greenwashing) ne reste pas impuni très longtemps. On communique beaucoup sur le sujet et les réseaux sociaux rendent le jeu beaucoup trop risqué. » 


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