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Covid-19 et M&A en Europe et en France : après le ralentissement, quel rebond est envisageable ?

Publié le 8 juillet 2020 à 14h55

Jean-Robert Bousquet

L’activité de fusions-acquisitions est naturellement cyclique et dépendante de l’activité économique globale. Après un net ralentissement du volume des opérations conclues du fait de la crise sanitaire et de ses conséquences économiques anticipées, il est raisonnable d’envisager une reprise en volume de ces opérations mais pas en valeur. Cet accroissement dépendra bien entendu du maintien sous contrôle de la pandémie, mais aussi des mesures de soutien et des restrictions aux investissements étrangers qui pourraient être prises par différents Etats en réaction à cette crise.

Par Jean-Robert Bousquet, associé, CMS Francis Lefebvre Avocats

Tout comme le reste de l’activité économique, les opérations de M&A ont naturellement été affectées par la crise sanitaire, et désormais économique, liée au Covid-19. Il ressort ainsi de l’analyse des implications financières et juridiques du Covid-19 sur les opérations de fusions-acquisitions en Europe occidentale (1) publiée par CMS en partenariat avec la banque d’investissement Crédit Suisse, que si l’année 2020 avait bien démarré avec une hausse de 27 % en volume des transactions en Europe à la mi-mars par rapport à l’année dernière, ces chiffres ont accusé un fort déclin dans les mois qui ont suivi.

Un ralentissement net des opérations de M&A en Europe au second trimestre 2020

Dans les pays d’Europe touchés par la crise sanitaire, la sidération liée aux premiers jours du confinement a tout d’abord souvent gelé les échanges sur les opérations en cours, qu’elles soient en discussion, ou conclues mais non encore finalisées.

Dans les opérations déjà conclues, des discussions ont ensuite parfois été menées pour tenter de renégocier les termes notamment financiers sur le fondement de clauses contractuelles ou de dispositions légales relatives au changement de circonstances. S’il est toujours très délicat d’avoir une vision de marché, il semble cependant que ces négociations ont souvent abouti à une issue favorable permettant à l’opération d’être maintenue, le cas échéant évidemment à des conditions différentes. Si l’abandon pur et simple de certaines opérations déjà signées sur ces fondements a existé, il paraît cependant avoir été globalement minoritaire.

Dans les opérations en cours de discussion au moment de la survenue de la crise, cela a été plus complexe et le sort de ces opérations a été plus variable. Bien évidemment, les acquéreurs ont souvent souhaité rediscuter les conditions des opérations envisagées, notamment sur le plan financier, afin de tenter de tenir compte de l’impact de la crise économique liée au Covid-19. Devant la difficulté réelle à déterminer précisément l’étendue de cet impact, particulièrement dans certains secteurs, la durée de ces discussions s’est considérablement allongée et un nombre significatif d’entre elles n’a pu aboutir. En outre, certains vendeurs, devant les difficultés de ces discussions, ou l’importance de l’impact de la crise sur les résultats des cibles et leur valorisation, ont tout simplement renoncé à leur projet de cession, attendant des jours meilleurs.

Enfin, il est évident que les nouvelles opérations ont été, dans leur vaste majorité, reportées de quelques semaines, voire de plusieurs mois, les acteurs ayant d’abord été occupés à gérer la crise et leur propre situation financière. Si nous percevons un redémarrage de ces lancements sur les dernières semaines, avec une accélération depuis le déconfinement, il est évidemment encore trop tôt pour savoir si ces lancements seront fructueux et si ces processus connaîtront ou non un taux de renonciation supérieur à la moyenne.

Tout cela explique un net recul des opérations de M&A conclues et annoncées au niveau mondial ces derniers mois et spécialement au premier trimestre 2020, avec une baisse constatée de 39 % en volume et de 25 % en valeur. Le deuxième trimestre devrait sans doute connaître des baisses encore plus importantes dans l’activité transactionnelle (Source  Mergermaket Report, M&A in the face of historic uncertainty, 16 juin 2020).

Des secteurs et des pays d’Europe diversement impactés

Ces constats sont évidemment à nuancer selon le secteur d’activité concerné. Ainsi, de manière logique, il ressort de l’étude CMS/Crédit Suisse que les entreprises des secteurs d’activité les moins touchés, et de ceux non touchés voire favorisés par la crise ont été les plus actives en termes d’opérations de M&A au cours de ces derniers mois. Cela a également concerné les secteurs dans lesquels les valorisations sont souvent déterminées sur un horizon de temps plus important. Nous avons ainsi vu se poursuivre des opérations dans les secteurs de l’énergie (particulièrement les énergies renouvelables), les services financiers, les techs, certains segments des industries de la santé et de l’industrie agroalimentaire.

Les secteurs les plus touchés sont ceux du tourisme et de l’hôtellerie et certains secteurs des biens de consommation et des transports. Il en résulte que si «le point bas» est probablement passé, comme le soulignait récemment la présidente de la BCE, le redémarrage de l’économie devrait selon cette dernière être «irrégulier» et «incomplet». Certains secteurs pourraient ainsi ne pas revenir à leur niveau d’avant-crise, du moins pas avant une longue période, tandis que d’autres secteurs pourront redémarrer plus rapidement voire dépasser leur niveau d’activité antérieur. Par ailleurs, si l’impact de la crise du Covid-19 a été globalement ressenti dans tous les pays d’Europe, il n’a pas été de même intensité selon les pays concernés avec notamment un impact moins prononcé en Allemagne et en Autriche, où les opérations se sont mieux maintenues que dans le reste de l’Europe selon l’étude susmentionnée.

Vers une reprise graduelle et une nouvelle normalité

Si donner une vision de l’avenir est toujours un exercice délicat, il nous semble cependant probable que les opérations de M&A devraient reprendre en volume dans les mois qui viennent, mais sans doute pas en valeur, à mesure que le déconfinement s’accélère (V. Min. Travail, Protocole national de déconfinement, 24 juin 2020) et que les indicateurs économiques redeviennent favorables.

Comme le souligne notre étude, si à court terme la détérioration de la confiance des entreprises ajoutée à des perspectives de croissance incertaines entraîneront une baisse de l’activité de fusions-acquisitions, les crises précédentes ont toutefois montré qu’une fois cette confiance retrouvée, les opérations de fusions-acquisitions rebondissaient fortement. Si la propagation du virus restait endiguée, le second semestre pourrait ainsi être le théâtre d’une reprise significative des transactions. Notre analyse identifie cependant plusieurs facteurs qui ont été amplifiés par la crise sanitaire et pourront avoir une influence forte sur le marché du M&A en Europe dans les mois à venir : les restrictions émanant des autorités gouvernementales (autorisations au titre des investissements étrangers et contrôles des concentrations), l’évolution des mesures de soutien aux entreprises et l’apparition d’opérations dites de distressed M&A, où la cible voire également le cédant sont en difficulté financière.

Dans ce contexte, à la poursuite des opérations dans les secteurs d’activité préservés devraient s’ajouter les opérations de M&A dites « opportunistes » dans les secteurs les plus impactés par la crise. Si ces opérations ne sont pas encore apparues de manière visible, nous constatons la volonté évidente de certains acteurs, notamment de private equity, de mener ce type d’opérations et ils disposent souvent de moyens encore importants. En outre, dans un grand nombre de secteurs touchés par la crise (on peut penser à l’aéronautique et à l’automobile), la recherche nécessaire de synergies va probablement engendrer ou accélérer de nouvelles opérations de rapprochement.

Parallèlement, les nouveaux besoins de financement des entreprises liés au contexte actuel, voire de refinancement dans quelques mois des nombreux financements de crise, vont certainement donner lieu, en complément des financements bancaires, à une série d’opérations capitalistiques. Il est ainsi probable qu’on assiste au développement de l’entrée d’investisseurs, minoritaires ou majoritaires, au capital d’entreprises et à de nombreuses recompositions capitalistiques. L’annonce de la création de différents fonds d’investissement sectoriels par l’Etat et des acteurs institutionnels en France, voire à l’échelon européen, peut laisser entrevoir la réalisation d’un nombre significatif d’opérations capitalistiques de cette nature.

Il apparaît ainsi probable que le marché du M&A, s’il connaît dans l’immédiat un ralentissement lié à la crise, devrait sans doute prochainement se redresser en volume et se nourrir d’opérations engendrées par cette même crise. 

(1). cms.law/en/fra/publication/impact-of-covid-19-on-european-m-a-activity.


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Emmanuelle Serrano

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