La lettre d'Option Droit & Affaires

Interview

«Les avocats sont tenus de repenser la manière dont ils délivrent leurs prestations»

Publié le 8 novembre 2017 à 15h43

Aurélia Gervais

Regroupant les incubateurs des barreaux de Bordeaux, Lyon, Marseille, Paris, Rennes, Toulouse et Montpellier, le Réseau national des incubateurs (RNI) a été officiellement lancé le 18 octobre dernier. Ses cofondateurs, Lise Damelet, of counsel chez Orrick, et Bernard Lamon, fondateur de Nouveau Monde Avocats, reviennent sur cette initiative et partagent leur vision de l’innovation dans la profession.

Pourquoi avoir créé ce réseau national des incubateurs ?

Lise Damelet : Le RNI a vocation à coordonner les actions des différents incubateurs, afin d’en faire des relais locaux en matière de numérisation de la justice. Pour ce faire, trois axes de travail ont été définis. Tout d’abord, nous souhaitons mutualiser les tests des solutions juridiques innovantes, en les déployant à l’échelle nationale, afin de favoriser leur diffusion au sein de la profession. Le deuxième pilier de travail concerne le financement. Nous souhaitons créer une sorte de plateforme de l’innovation, via un système de crowdfunding, pour permettre aux avocats de participer aux projets prometteurs. Nous réfléchissons aussi à une structure destinée à accompagner le financement des legaltech qui ne sont pas créées par des avocats, à partir du moment où elles sont en lien avec la profession. Enfin, nous souhaitons développer des formations au numérique au sein de chaque incubateur. Le RNI a par ailleurs lancé une consultation nationale sur ce sujet, à destination des avocats et élèves avocats, afin de mesurer l’impact de la transition numérique sur notre profession. Des actions concrètes seront proposées à l’ensemble des pouvoirs publics au début de l’année 2018.

Bernard Lamon : Depuis quelques années, notre déontologie est profondément remaniée en raison du numérique. Une réflexion sur l’évolution des règles déontologiques doit être engagée. Certaines questions se posent : est-il nécessaire de quitter la profession pour développer un projet ? Faut-il créer une structure dédiée ? L’objectif du RNI est d’accompagner les avocats sur ces problématiques.

L’innovation ne se résume-t-elle qu’au numérique ?

Lise Damelet : L’innovation est aujourd’hui souvent liée au numérique. Ce dernier a favorisé une évolution des mentalités qui a conduit à revoir les relations avocat-client, avocat-avocat, avocat-magistrat. Les avocats sont donc tenus de repenser leurs relations et la manière dont ils délivrent leurs prestations.

La profession est-elle en retard en matière d’innovation ?

Bernard Lamon : Je ne le crois pas. Les notaires et les huissiers, par exemple, n’ont pas lancé d’incubateur.

Lise Damelet : La France se positionne plutôt en précurseur. Le RNI n’existe pas dans les autres pays européens, ni aux Etats-Unis, malgré l’existence de cliniques juridiques. Le Québec et la Law Society of Singapore nous ont, par exemple, contactés pour lancer un incubateur local. Pour rappel, en 2012-2013 nous connaissions essentiellement Captain Contrat et Legalstart. En 2017, plus de 150 legaltech ont été créées par des avocats et des non-avocats.

Quid du budget R&D dans les cabinets d’avocats ?

Bernard Lamon : Une société de prestations de services peut consacrer jusqu’à 10 % de son budget total à la R&D. C’est probablement moins de 1 % en moyenne pour les cabinets d’avocats. Ce manque d’investissement s’explique, en partie, par la taille relativement modeste de certains cabinets, et plus généralement par la conviction que la R&D n’est pas utile. La situation est cependant en train d’évoluer. La nouvelle génération, notamment, est consciente des enjeux liés à la transition numérique.

Comment accentuer le développement de l’innovation au sein du milieu juridique ?

Lise Damelet : Notre profession est structurée en silos, mais évolue de plus en plus vers une structuration transversale. Il est essentiel d’accentuer ce décloisonnement en apprenant à réfléchir avec d’autres professions, juridiques ou non. L’incubateur du barreau de Paris milite en faveur du mélange des savoirs et de la confrontation des idées. Un hackaton juridique va par exemple être organisé, au premier semestre 2018, entre les élèves de l’école 42 de Xavier Niel, de l’EFB de Paris et ceux d’écoles de commerce, afin de proposer des projets innovants.

Bernard Lamon : Le développement de l’innovation ne pourra, par ailleurs, s’accroître que si la formation des étudiants est repensée, tant à l’université qu’à l’école d’avocats, en favorisant les contacts entre les différentes filières.


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