Un cycle de vingt ans se termine, celui qui aura vu remplacer la figure du juriste dédié aux contentieux et à la rédaction des contrats par le juriste expert et manager. Un nouveau cycle se met donc en place. Il devrait cette fois favoriser l’émergence de profils de leaders : capables de faire en sorte que les entreprises tirent pleinement parti du droit en tant qu’actif stratégique ; taillés pour accompagner le développement des nouveaux modes d’exercice et de pratique du droit.
La courbe de Gauss a ceci de rassurant qu’elle permet au plus grand nombre de se sentir en sécurité, dans le confort de la normalité. Dès lors, parler de l’évolution du recrutement des directeurs juridiques peut conduire à s’intéresser avant tout à l’état de la normalité actuelle. Cela n’est pas vide d’intérêt. En vingt ans, la profession de directeur juridique a profondément changé. Elle s’est d’abord établie, puis organisée et professionnalisée.
Un marché désormais établi
«En France, cela représente un marché d’environ 400 personnes, ayant une triple dimension de gardiens de la gouvernance et de mémoire du groupe, de “business partners” ayant une capacité à s’adapter aux clients internes et à accompagner le business, et de “problems solvers” dans un contexte fortement international», définit Emeric Lepoutre, fondateur d’Emeric Lepoutre & Partners, cabinet spécialisé en gouvernance. «On ne nous interroge plus beaucoup sur nos compétences, qui sont réputées acquises», explique Pascale Neyret, directeur juridique de Gecina. Et de poursuivre : «Les entreprises sont désormais focalisées sur nos capacités de management, sur notre façon d’exercer le droit, autrement dit, sur notre capacité à traduire les objectifs et les besoins de l’entreprise en ressources juridiques pertinentes, et à mettre en œuvre la stratégie de l’entreprise.» Et cela est valable quelle que soit la taille de l’entreprise.
La proximité avec le dirigeant : l’élément clé
Ce qui va différer, c’est la proximité directe avec le dirigeant, le fait d’être directement rattaché à lui : forte dans les structures de taille intermédiaire, la probabilité en devient plus variable dans les très grandes entreprises. «Dans le CAC 40, seul un peu plus de la moitié des directeurs juridiques est membre du comité exécutif», relève Jérôme Hamon, en charge de la fonction juridique à Paris pour le cabinet d’approche directe international Egon Zehnder. Comme les autres personnes consultées, il pose d’ailleurs ce critère comme pertinent dans l’appréciation de la maturité de la culture juridique des entreprises, avec ceux du rattachement hiérarchique à la direction générale, de la présence aux comités internes majeurs et d’un positionnement hiérarchique et comportemental équivalent à ceux des autres dirigeants des autres domaines clés.
Par-delà le droit, des standards de marché devenus bien plus élevés
Frédéric d’Antin, autre recruteur reconnu du marché, souligne deux autres traits marquants dans les recrutements actuels. Une bonne sensibilité à la culture anglo-saxonne idéalement illustrée par une ou plusieurs expériences à l’étranger et une aisance à bien s’adapter au sein d’équipes dirigeantes pluriculturelles. L’autre élément significatif, c’est que l’on attend aussi des directeurs juridiques qu’ils soient de vrais «business partners» encore plus sensibilisés aux enjeux stratégiques et financiers de l’entreprise, notamment en étant capables de parfaitement évaluer les risques juridiques et d’y apporter des solutions innovantes avec un maximum de valeurs ajoutées.
Des entreprises aussi victimes de leurs zones de confort
Pour autant, il serait faux de croire que les recruteurs et leurs clients, les entreprises, sont toujours des facteurs d’innovation en matière de profilage des directeurs juridiques. Comme le remarque Stéphanie Fougou, directeur juridique du groupe Vallourec et président de l’Association française des juristes d’entreprise (AFJE) : «Certains recruteurs n’osent pas penser à des profils différents de ceux qu’ils ont naturellement en tête, ni à valoriser des personnalités plutôt que des parcours rassurants ou naturels. D’autres sont rétifs à des parcours non linéaires, marqués par des mouvements transverses en termes d’évolution, plutôt que verticaux.» Et Pascale Neyret d’ajouter : «Il n’est pas rare que les entreprises et leurs conseils cherchent le clone de la personne à remplacer ou le clone de ce que le concurrent a choisi pour occuper la même fonction.» Heureusement, les chasseurs de têtes les plus en vue, prédicteurs sur le marché, ont pris l’habitude opposée d’élargir ce champ des possibles et de challenger leurs clients. Quitte parfois, pour certains, à refuser des missions quand le positionnement du poste n’est pas au niveau hiérarchique nécessaire.
De manager à leader ; d’expert à stratège
Si importants soient-ils, les changements de ces vingt dernières années ne sont en rien des gages d’une stabilisation de la profession. Bien au contraire. Un double basculement est à l’œuvre. Devenu manager, le directeur juridique va devoir désormais devenir un leader à part entière. D’expert, il devra passer au stade de stratège. «Aller au-devant de l’opérationnel pour anticiper les implications pour le juridique des projets stratégiques à venir de l’entreprise, c’est notamment cela faire preuve de leadership», explique Jérôme Rusak, associé de Day One, cabinet de conseil en stratégie dédié aux professions du droit. Jérôme Hamon précise : «Prévoir et anticiper sont des caractéristiques de dirigeants. Le directeur juridique ne peut pas y couper s’il prétend intégrer le cercle restreint des hauts dirigeants de l’entreprise.»
Un nouveau rapport entre entreprise et droit
Leader et stratège, il lui faudra l’être pour l’entreprise et pour la direction juridique. Pour l’entreprise, il s’agit de parvenir à tirer parti de la dimension juridique comme source de valeur. Premier domaine : s’il ne semble pas qu’il faille miser sur un rapprochement des fonctions de directeur juridique, directeur des affaires publiques et directeur des affaires réglementaires et/ou des normes, l’avenir serait à une meilleure articulation entre eux. Deuxième domaine : la digitalisation de l’économie. Et Frédéric d’Antin d’expliquer : «Une forte tendance du marché est de recruter des directeurs juridiques et/ou des juristes expérimentés spécialisés en IT/Digital (hard et soft, data privacy, cloud computing, e-commerce, big data, etc.) rattachés au directeur juridique groupe. Face à ces nouveaux défis, ils devront être capables d’accompagner la direction générale ainsi que la plupart des directions de l’entreprise (DSI, Digital, Achats, Marketing, Finance, RH, etc.) en apportant les meilleurs arbitrages possibles dans la négociation contractuelle liée à la mise en place des nouveaux business de demain.
De nouvelles pratiques du droit
Corrélativement, des défis sont à relever au sein de la direction juridique. «Il faut savoir constituer nos équipes en fonction de ces objectifs-là, c’est-à-dire combiner des compétences et des tempéraments ; savoir organiser des complémentarités qui sortent du champ juridique et assurer une grande fluidité entre les pôles et les services de la direction juridique», détaille Pascale Neyret. Pour Jérôme Rusak, si le marketing de la direction juridique doit aussi être pensé et maîtrisé, il doit avant tout pouvoir s’appuyer sur une proposition de valeur de la direction très claire, qui clarifie d’elle-même le champ d’action de la direction juridique avec les autres parties de l’entreprise. La digitalisation de la pratique du droit devrait jouer dans les prochaines années un rôle majeur en contribuant à concentrer sur les juristes des tâches à forte ou très forte valeur ajoutée. Les directeurs juridiques leaders et stratèges seront aux avant-postes de ces avancées, capables de contribuer à leur conception et à leur mise en œuvre.
Formation initiale et processus de recrutement : des moments clés
La posture ne suffira pas. Plus qu’un territoire à conquérir, il s’agit pour certains directeurs juridiques de voir plus loin, de voir autrement. Un grand nombre des avancées de la profession se sont faites sans provoquer de changement majeur dans la formation initiale des juristes. Ceux-ci ont été contraints d’aller chercher en école de commerce, à l’étranger, des compétences pourtant indispensables aux nouvelles manières de pratiquer leur discipline. Sans nul doute que recruteurs, directeurs juridiques et entreprises ont chacun un rôle à jouer dans la redéfinition des nouvelles normes du métier. Celle-ci s’opérera sans doute par leurs capacités mutuelles à se convaincre d’oser sortir de sa zone de confort afin de changer les habitudes.