Alors que les dossiers d’entreprises en difficulté se sont enchaînés depuis quelques années, force est de reconnaître que le marché juridique des acteurs du secteur est assez restreint. On dénombre un peu plus d’une dizaine d’équipes d’avocats qui comptent sur la place au sein desquelles les places sont chères. Certains jeunes diplômés du barreau ont alors fait le choix de rejoindre une étude d’administrateur judiciaire. Quelques avocats confirmés ont suivi la même tendance après plusieurs années d’exercice. L’administration judiciaire pourrait-elle devenir une nouvelle voie de carrière pour les avocats ?
Jean-Dominique Daudier de Cassini, star incontournable des avocats spécialisés en restructuring, le reconnaît : «Il y a peu de place pour un jeune avocat désireux d’intégrer une équipe de restructuring. Certains se tournent donc vers l’administration judiciaire.» Et même si ce marché est également étroit – on comptait, en 2014, 118 administrateurs judiciaires en France –, l’avocat peut en effet représenter un profil intéressant pour une étude. «Les avocats qui ont exercé dans un cabinet d’avocats d’affaires ont une culture du contrat et de la documentation. Ils sont souvent très efficaces en mandat ad hoc et en conciliation», témoigne Hélène Bourbouloux, administrateur judiciaire, associée de l’étude FHB. Au stade de la procédure amiable, le mandataire doit en effet composer avec toutes les parties en présence pour parvenir à un accord permettant à l’entreprise de sortir de ses difficultés. Une sorte de chef d’orchestre des négociations. «C’est sans doute la partie du métier qui ressemble le plus à celui de l’avocat, si ce n’est que le mandataire ou le conciliateur est l’architecte de la recherche de l’accord», analyse Pierre Chatelain, ancien avocat devenu chargé de mission chez FHB. Il reconnaît d’ailleurs qu’il est «enrichissant d’exercer en cabinet d’avocats pour se familiariser avec le régime de procédures collectives, pour bifurquer ensuite dans le monde des administrateurs judiciaires. Une double formation en droit et en école de commerce est également un plus». Jonathan El Baze représente lui aussi l’un des récents succès de changements de parcours. Diplômé d’HEC, d’un DESS de droit bancaire et financier et du CRFPA, il a exercé chez Allen & Overy et LSK & Associés, avant de rejoindre en 2007 la SCP Thevenot & Perdereau dont il est devenu administrateur judiciaire associé en 2013.
Choisir son moment
Attention néanmoins à ne pas faire le grand saut trop tard, pour ne pas être excessivement marqué par les méthodes de travail du barreau. La mission judiciaire de l’administrateur requiert en effet des compétences de gestion de l’entreprise au quotidien. Une tâche qui n’est pas familière à l’avocat. Hélène Bourbouloux explique : «L’avocat ne décide pas, il conseille. Or l’administrateur judiciaire doit prendre des décisions à chaque instant pour la gestion de l’entreprise, même s’il est très encadré par la loi dans ses choix.» Tous les avocats ne sont donc pas aptes à passer le cap. «C’est une question de profil, poursuit-elle. C’est pourquoi nous préférons souvent recruter nos équipes à la sortie de l’école du barreau, en stage, pour les impliquer très tôt dans l’opérationnel des entreprises.» Et force est de reconnaître que pour le moment ce sont principalement des jeunes profils qui s’orientent vers la voie de l’administration judiciaire.
De nouvelles passerelles
Mais les réformes en cours devraient accélérer ce mouvement, même pour les avocats confirmés. Si le rapport Darrois encourageait dès 2009 à «assouplir le régime des passerelles d’une profession à l’autre», le législateur s’est enfin décidé. Marc Sénéchal, président d’honneur du CNAJMJ et associé gérant de BTSG explique : «La loi Macron vise à faciliter l’accès à la profession. Demain un Master II labellisé administration et liquidation des entreprises en difficulté dispensera l’étudiant de l’examen d’accès et de sortie du diplôme d’administrateur ou de mandataire judiciaire. Il devra uniquement justifier à l’appui de ce M2 d’un stage ou d’une expérience professionnelle dont la durée sera précisée par décret.» Par ailleurs, toujours dans le but de faciliter l’accès à la profession, le législateur a élargi les possibilités d’accès parallèle directement à la liste d’aptitude. La mesure de cette innovation ne peut pas encore être appréciée dès lors que la loi renvoie à un décret pour fixer les conditions de compétence et d’expérience professionnelle. « L’idée est de simplifier l’accès à la profession pour des personnes ayant eu une autre carrière professionnelle leur ayant permis d’acquérir une compétence et une expérience dans le domaine des entreprises en difficulté » ajoute ce dernier, en attendant avec impatience les décrets d’application. La vague des avocats devenant administrateurs judiciaires ne devrait pourtant pas se transformer en tsunami, car rappelons que les rémunérations en cabinets d’affaires demeurent très largement supérieures à celles pratiquées au sein des études.