La lettre d'Option Droit & Affaires

Focus

L’évolution des liens entre directions juridiques et avocats depuis 300 numéros

Publié le 23 mars 2016 à 12h40

Ondine Delaunay

Fondée en 2009, la lettre d’Option Droit & Affaires fête son 300e numéro ! La rédaction a été le témoin privilégié de l’évolution de la place du directeur juridique au sein de l’entreprise. Un positionnement qui s’affirme de plus en plus et qui a pour corollaire un changement des relations avec les prestataires externes de l’entreprise, au premier rang desquels les avocats d’affaires. Analyse.

«Le comportement et les ambitions des directeurs juridiques ont changé», introduit Pierre Charreton, qui vient de clôturer une longue carrière de directeur juridique pour fonder Pierre Charreton Conseil (ODA 294). «Nous assistons à une montée en gamme spectaculaire de cette profession.» Les anciens profils qu’il qualifie de «directeurs juridiques à la papa» et qui pantouflaient tranquillement dans leur service en rasant les murs pour ne déranger personne, confiant les dossiers stratégiques à des conseils externes pour bénéficier de la caution d’un cabinet et ne pas avoir à assumer le risque sont en voie de disparition. «Ceux qui pensaient que le vrai génie c’est de durer, ont laissé place à une génération techniquement plus compétente, plus ambitieuse quant au positionnement de la fonction et intéressée par les questions de son management. Sous l’influence de cette nouvelle génération, le métier s’est transformé», constate-t-il. Même si le paysage reste hétérogène, la plupart des directeurs juridiques sont aujourd’hui des managers, des business partners qui suivent l’évolution de leur entreprise et de leur marché.

Un changement de paradigme en 2009

Selon Olivier Chaduteau, associé de Day One : «Le changement de paradigme se situe autour de l’année 2009 – ndlr. A l’époque de la création d’Option Droit & Affaires. Mais l’évolution couvait depuis plusieurs années. C’est la crise financière qui a accéléré le mouvement de fond.» C’est en effet à cette époque que les entreprises ont commencé à nettement serrer les coûts, notamment en revoyant à la baisse l’externalisation de certaines pratiques et en remettant à plat l’optimisation des ressources. Car toutes les tâches ne se prêtent pas à l’externalisation auprès de cabinets d’avocats. Encore plus dans la période actuelle de digitalisation des pratiques. Valérie Valais, directrice juridique contrats de Dassault Systèmes expliquait par exemple récemment au Cercle Montesquieu être en train de mettre en place au sein de son groupe un logiciel de contrats types pour «retirer des tâches répétitives aux juristes et donner un accès rapide aux contrats aux opérationnels» (ODA 295). Dans cette configuration, le lien avec les conseils juridiques est de plus en plus ténu, voire totalement absent.

«Pour répondre aux conditions de performance qui leur sont fixées, les directeurs juridiques doivent surtout mettre en place une organisation de leur service leur permettant de baisser les coûts tout en augmentant la performance de la fonction», explique Pierre Charreton. Chez Orange par exemple, le service compte 738 juristes, répartis dans 38 pays. Ils sont organisés en pôles d’intervention : par expertise, métier et pays. Toujours dans cette recherche de meilleure performance, son directeur juridique, Nicolas Guérin, a même récemment annoncé dans la presse avoir mis en place un indicateur permettant de «mesurer le nombre de consultations et de contrats rédigés». Un outil qui permettrait «d’affiner l’allocation des ressources en fonction des besoins du groupe».

Le directeur juridique moderne n’est-il finalement qu’un cost killer ? «Ils sont surtout très qualifiés juridiquement et ont compris que l’on pouvait développer en interne des expertises pointues sans augmenter le budget», répond Pierre Charreton.

Des anciens avocats en interne

Pour s’assurer de bénéficier de prestations internes de haute qualité, les directions juridiques ont désormais toutes les mêmes sources de recrutements : les cabinets d’avocats d’affaires. «Elles recrutent de plus en plus leurs équipes dans des cabinets où la formation technique est exemplaire et où les jeunes sont confrontés à des périodes de pression régulières. En arrivant en entreprise, ils sont presque immédiatement opérationnels», témoigne Emeric Lepoutre, fondateur du cabinet de chasse de têtes Emeric Lepoutre & Partners. Et l’évolution du profil des directeurs juridiques ne devrait pas améliorer les affaires des cabinets. Si pour l’instant ils se comptent sur les doigts des deux mains, le phénomène tend à s’amplifier : celui du passage d’associés de grandes firmes en entreprise, comme directeur juridique. Citons Antoine Vignial chez Saint-Gobain (ancien associé de Freshfields Bruckhaus Deringer), Pierre Todorov chez EDF (ancien associé d’Hogan Lovells), Pierre Minor chez CASA (ancien du cabinet De Pardieu Brocas Maffei), Georges Dirani chez BNP Paribas (auparavant chez Herbert Smith Freehills). D’autres sont à venir dans les prochains mois, comme Aurélien Hamelle qui vient de quitter le barreau pour rejoindre la direction juridique de Total. «Les avocats ont moins de marge de manœuvre sur le prix de leur prestation face à ce type de directeurs juridiques qui connaissent parfaitement les taux horaires», prévient Emeric Lepoutre.

Si le nombre de juristes tend à croître, le nombre de clients entreprises est quant à lui resté similaire. «Ce qui a changé en revanche, c’est le nombre de cabinets d’avocats qui est bien plus important aujourd’hui qu’il y a sept ans alors que le marché est resté le même», constate Emeric Lepoutre. Dans son dernier baromètre (ODA 291), Day One a identifié plus de 250 créations de boutiques durant la dernière décennie. Jérôme Rusak explique : «Au cours de ces dix dernières années, les entreprises ont commencé de plus en plus à se tourner vers ce type de structures qu’elles définissent comme flexibles, avec un niveau d’expertise élevé, avec une implication et une disponibilité beaucoup plus fortes de l’associé en raison des moindres contraintes du business model par rapport aux grandes structures internationales.» Son associé Olivier Chaduteau ajoute : «Cette pression concurrentielle a permis aux directions juridiques d’utiliser le prix comme critère de différenciation entre cabinets.» A quelques exceptions près, il est désormais difficile d’afficher des taux horaire à plus de 1 000 euros par heure. Les directeurs juridiques demandent en outre de plus en plus à bénéficier de forfaits pour leurs dossiers. Et les avocats sont obligés de se plier à ces demandes s’ils veulent garder leur client.

De nouvelles interventions pour les avocats

«Ce mouvement de segmentation du marché va obliger les avocats à repenser leur positionnement pour qu’il colle au plus près des besoins de leurs clients», analyse Olivier Chaduteau. Les cabinets vont être contraints de réfléchir à leur taille et à élaborer des stratégies d’intervention. Ce dernier estime d’ailleurs que «de nombreuses firmes devraient à terme créer des filiales de LPO pour leur permettre d’adapter leurs honoraires à des activités répétitives pour pouvoir se concentrer sur des tâches à plus grande valeur ajoutée et donc plus rémunératrices». Si plusieurs grands noms ont déjà créé de telles filiales, rares sont ceux à l’assumer officiellement. Day One estime pourtant ce marché à 228 millions d’euros d’ici à 2020 (ODA 171).

«Il y a plusieurs offres possibles selon la taille des cabinets et leurs domaines d’expertises, plaide Pierre Charreton. L’avenir des avocats d’affaires des grands cabinets est dans la super-expertise et dans leur capacité à mobiliser de multiples ressources de ce type pour accompagner les juristes de l’entreprise sur les opérations complexes et lourdes.»

Leur intervention doit donc être repensée, mais aussi leur lien avec l’entreprise. «Le pouvoir a changé de main au sein des groupes, poursuit Olivier Chaduteau. Avant le PDG écoutait son avocat, aujourd’hui il fait d’abord confiance à son directeur juridique. C’est lui que les avocats doivent soigner et convaincre.» L’avocat doit donc aujourd’hui considérer que son principal référent au sein de l’entreprise est le directeur juridique. Une analyse partagée par Pierre Charreton : «L’évolution actuelle des fonctions juridiques d’entreprise induit l’émergence de nouvelles relations avec les cabinets d’avocats. L’échange et le partage des rôles dans une logique de respect, d’optimisation financière, de cohérence globale et de complémentarité technique vont devenir la norme. Il s’agit de construire de véritables partenariats. Nombre d’avocats ayant à travailler avec des juristes d’entreprise ont déjà compris la nécessité de cette adaptation. Ceux qui l’ignoreront iront dans le mur.»


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