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Les collaborateurs paient le prix de la crise

Publié le 24 juin 2020 à 12h07

Coralie Bach

La chute des opérations de fusion-acquisition et la suspension d’une grande partie des contentieux durant le confinement ont mis à mal l’activité des cabinets d’avocats. Les structures les plus fragiles ont été contraintes de réduire leurs équipes, faisant des collaborateurs les premières victimes.

«Entre le 15 et le 31 mars, nous avons reçu 75 demandes de collaborateurs sollicitant notre aide, alors qu’en moyenne, nous en traitons une trentaine par mois», note Carole Painblanc, responsable de SOS Collaborateurs. Ce service, créé en 2000 par l’Union des jeunes avocats, accompagne les collaborateurs qui rencontrent une difficulté avec leur cabinet et les représente en cas de conflit. «L’essentiel des dossiers porte sur des ruptures de contrats de collaboration sans respect du délai de prévenance, poursuit Carole Painblanc. Ces ruptures ne sont possibles qu’en cas de faute grave. Nous avons ainsi reçu plusieurs témoignages d’avocats accusés de tous les maux, alors même qu’ils exerçaient depuis de nombreux mois, voire années, au sein de leur cabinet.»

Une situation qu’a notamment vécue Laëtitia*. Avocate depuis 2014, cette trentenaire exerçait depuis plusieurs années dans le cabinet qui a récemment rompu son contrat pour faute grave. Une collaboration sans encombre jusqu’à son retour de congé maternité au printemps. Alors en plein confinement, l’avocate reprend son travail à distance, mais perçoit rapidement un changement d’attitude de la part de sa hiérarchie. «Très vite, l’associé n’a plus répondu à mes appels, raconte-t-elle. Puis, j’ai reçu des mails me faisant reproche sur reproche. Il remettait en cause mes heures déclarées sur les dossiers, estimait que je manquais d’implication professionnelle, me reprochait de ne pas avoir de mode de garde pour mon bébé…» Laëtitia pense qu’il a également essayé de la pousser à la faute en ne lui indiquant pas une date de renvoi. «Avant ma reprise, je l’avais pourtant appelé pour lui proposer de me mettre en arrêt maladie pour garde d’enfant, ou de poser des congés, précise-t-elle. Il avait refusé disant qu’il avait besoin de moi.» Aujourd’hui, après une tentative infructueuse de conciliation devant la commission de Règlement des difficultés d’exercice en collaboration libéral de l’ordre, l’avocate a décidé de saisir le bâtonnier.

Si ces séparations très conflictuelles demeurent, heureusement, rares, les collaborateurs sont par contre très nombreux à subir des baisses de rétrocessions ou des réductions de temps de travail, parfois très fortes : «Certains cabinets ont instauré des «flex guidelines», explique Carole Painblanc. Pendant un an, le cabinet peut réduire le temps de travail du collaborateur jusqu’à 50 %, avec des fluctuations décidées chaque mois. Inutile de dire que ce type de mesure a de forts impacts sur les situations personnelles des avocats.»

Aussitôt arrivé aussitôt reparti

La crise a également mis fin à des recrutements, en projet ou déjà initiés. Céline* et Jéhanne étaient toutes deux en période d’essai lorsque le confinement a été décrété. La décision de rompre leur contrat est alors apparue comme la première solution pour leur cabinet respectif ; deux petites structures dont l’activité, essentiellement judiciaire, a chuté de manière drastique. «Au départ, l’associée m’a rassurée, raconte Jéhanne, disant qu’elle souhaitait me garder. Mais quand le confinement a été reconduit, elle m’a expliqué que la situation financière du cabinet était trop fragile, et a rompu mon contrat. Je la comprends et ne lui en veux pas», tient-elle à ajouter, malgré la difficulté de la situation. Le calendrier a été peu ou prou similaire pour Céline. La jeune avocate a alors proposé de réduire son temps de travail ou d’échelonner le paiement de ses rétrocessions, sans succès : «Je pense que les problèmes de trésorerie existaient même avant le confinement», résume-t-elle sobrement. Ces deux professionnelles ne baissent pas les bras pour autant. Céline cherche de nouvelles collaborations et Jéhanne tente de développer sa clientèle : «Les restrictions sociales ne facilitent pas les choses, souligne cette dernière. Tous les événements professionnels, cocktails, qui permettent généralement de développer son réseau sont annulés. Mais je reste déterminée. L’activité judiciaire reprend, et les conséquences de la crise sanitaire vont générer de nombreux contentieux.»

Du côté de SOS Collaborateurs, après deux mois particulièrement intenses, le nombre de sollicitations a retrouvé un niveau presque habituel avec une quarantaine de demandes en mai (contre 65 en avril). Mais Carole Painblanc commence à percevoir une sorte de «deuxième vague» : «Certains collaborateurs voient leur contrat rompu malgré les efforts consentis en termes de baisse de temps de travail ou de rétrocession. Cela va générer des litiges sur la question du consentement à ces modifications de contrat. Peut-on réellement considérer que le consentement était libre ? Cette question devra être tranchée au cas par cas par la juridiction du bâtonnier.» 

* Certains prénoms ont été changés


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